2666. L’Odyssée monstrueuse

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2666, © Simon Gosselin

       Après le succès de l’édition 2016 du Festival d’Avignon, 2666 arrive sur les planches des Ateliers Berthier. Nous avons assisté samedi 10 septembre à la première parisienne de cet événement de la rentrée théâtrale. 2666 est un monument littéraire qui, au fil de ses cinq parties (celle des critiques, de Fate, d’Amalfitano, des crimes, et enfin, d’Archimboldi), tisse les liens entre l’existence mystérieuse d’un écrivain allemand, Benno von Archimboldi, et les énigmes d’une ville, aux confins du Mexique (Santa Teresa), hantée par une centaine de meurtres de femmes jusqu’alors irrésolus.          

          À seulement 29 ans, Julien Gosselin signe avec 2666 sa deuxième adaptation romanesque. En 2013 déjà, sa sensibilité avait été remarquée à Avignon. L’adaptation du roman de Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, constitue ses premiers pas dans l’adaptation théâtrale de romans « monstres ». Avec 2666, Julien Gosselin s’impose en maître du « théâtre fleuve ». Sa mise en scène donne vie au roman posthume de Roberto Bolaño (1953-2003), paru en 2004. L’adaptation proposée sur les planches du Théâtre de l’Odéon, véritable marathon de onze heures de spectacle (entractes compris), rend justice à l’écriture monumentale de l’auteur chilien (1353 pages dans l’édition Folio). Si l’adaptation théâtrale constitue une seconde écriture de l’œuvre romanesque, la pièce fait preuve d’une fidélité remarquable. La structure théâtrale se fait le miroir de celle du roman : le schéma en cinq parties est conservé et le fil fictionnel est respecté à la lettre. Julien Gosselin réussit avec brio le défi de mettre en scène l’intrigue captivante de 2666 : du début à la fin, le spectateur est envouté par le dynamisme qui émane de la scène. Le jeune metteur en scène parvient à rendre compte de cette addiction que crée le roman chez son lecteur.

Fascinés par l’œuvre d’un énigmatique écrivain allemand, quatre universitaires européens se lient d’amitié. Trois d’entre eux partent sur ses traces à Santa Teresa, aux confins du Mexique. Ils y découvrent une ville hantée par les meurtres en série : trois cent femmes ont été retrouvées mortes, violées et mutilées. Et les assassins sont toujours en liberté.

          Julien Gosselin s’affirme une fois de plus en tant que véritable créateur d’atmosphère. Le jeu de lumière de Nicolas Joubert, aux tons jaunis ou métalliques, instaure sur scène cette mélancolie qui transparaît à la lecture du roman de Bolaño. Une mélancolie non sans une certaine violence, retranscrite essentiellement dans la troisième partie (La partie de Fate), par une luminosité épileptique. La musique, quasi omniprésente, se fait elle-aussi figure de déchaînement et d’oppression. Une belle oppression ; une oppression qui captive, qui fige et qui complète le travail esthétique réalisé sur scène. Sur un écran géant, posté au-dessus de l’espace de jeu, les images capturées par un caméraman présent sur scène sont retranscrites en direct. La création esthétique s’opère simultanément à la représentation. Néanmoins, l’usage de « l’outil vidéo » est bien trop systématique. Le spectateur s’habitue à cet élément d’esthétique et cette habitude crée l’ennui. La dernière partie (La partie d’Archimboldi), qui s’en écarte, donne un sentiment de vide. Un manque qui n’enlève rien au talent du jeune metteur en scène ; Julien Gosselin maîtrise avec finesse les rouages de la fascination.

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2666, © Simon Gosselin

       Chaque partie prouve un peu plus l’exploitation multiple de son art de la mise en scène, et au terme du voyage, le spectateur aura l’impression d’avoir été à la fois au cinéma, dans une salle de théâtre, de concert, ou d’avoir passé la soirée dans son salon, à lire un bon livre. La multiplicité des modes de représentation est un exemple à part entière de l’universalité de la mise en scène de Julien Gosselin. Les comédiens, extrêmement justes dans leur jeu, parlent tour à tour français, anglais, allemand et espagnol, se mesurant ainsi au monde et le parcourant le temps de la représentation.

          2666 questionne une double intériorité, à commencer par la rencontre du moi et du mal, notamment dans la quatrième partie de la pièce (La partie des crimes). La littérature est-elle capable de triompher du mal ? Ce quatrième tableau, le plus long de tous, est aussi le plus audacieux. Il met le spectateur face aux mots, et à la cruauté des détails des assassinats : des extraits du roman de Bolaño, en blanc sur fond noir, sont projetés pendant près de deux heures sur une toile translucide, donnant l’impression d’un effet 3D. La folie, ensuite, essentiellement dans la deuxième partie de la pièce (La partie d’Amalfitano). En ce sens, la scénographie visiblement simpliste d’Hubert Colas est efficace. Les trois compartiments amovibles s’offrent en tant que représentations symboliques de cette intériorité. La scénographie se fait tantôt le miroir de la démence grandissante et de la captivité de l’esprit, tantôt le symbole discret des chambres à gaz de la seconde guerre mondiale et de la barbarie nazie.

Julien Gosselin est un peintre du monde. Il fait se rencontrer avec finesse la poésie et la violence du réel. Et cette confrontation le guide vers le sublime.

2666, d’après le roman de Roberto Bolaño
Adaptation et mise en scène de Julien Gosselin
Au Théâtre de l’Odéon jusqu’au 16 octobre 2016
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