« À mon âge, je me cache encore pour fumer », un film féministe audacieux

À mon âge, je me cache encore pour fumer

Réalisé par Rayhana (2017)
Drame
★★★★☆

À mon âge, je me cache encore pour fumer (2017) réalisé par Rayhana © Films du losange

À mon âge, je me cache encore pour fumer, le deuxième long métrage de la réalisatrice franco-algérienne Rayhana, est la surprise de ce printemps. Politiquement engagé, le film dresse un portrait lumineux des femmes algériennes qui partagent leur vie entre des corvées quotidiennes fastidieuses et des moments de détente passés au sein du hammam local.

          Frappée par la montée de l’islamisme radical au lendemain de la victoire électorale du FIS (le Front Islamique du Salut) le 21 juin 1990, l’Algérie est durant l’année 1995 marquée par une période où les conflits, les émeutes et les assassinats répandent leur terreur sur le territoire algérois. Les femmes sont alors prises pour cibles et perçues comme étant « la racine du mal, la cause de la décadence dans le monde, un fléau à mater. Elles sont la cause du chômage, il faut les voiler et les renvoyer chez elles… », affirmaient alors à cette époque les intégristes à l’ensemble de la population. C’est ce contexte empreint d’obscurantisme, de misogynie et de pauvreté sociale que le film choisit de décrire par le biais de femmes mises au banc de la société et dénigrées par l’opinion publique.

À mon âge je me cache encore pour fumer

À mon âge, je me cache encore pour fumer (2017) © Films du losange

          À la fois lieu de détente, de relaxation et de discussion, le hammam est l’endroit de toutes les rencontres et le principal décor du film. Dissimulé à la vue des hommes, il constitue un huis clos féminin où l’on parle sexualité, débat politique et dévoile l’intimité des corps. Les physiques s’y dénudent en effet sans gêne ni pudeur. Sous le regard bienveillant des unes et des autres, les femmes se lavent tout en échangeant sur leurs difficiles conditions de vie. Perçu comme un espace de liberté, le hammam permet aux femmes de laisser libre cours à leur pensées les plus intimes sans craindre la suspicion des voisins et des médisants. « Le hammam est l’un des rares lieux où une femme peut aller sans réprimande. Sauf pour les islamistes, qui du jour au lendemain, ont décidé que le hammam était aussi « Hram » (illicite) car un lieu de nudité : une femme ne doit montrer son corps qu’à son époux », explique la réalisatrice. Univers cloîtré, le hammam est un havre de paix où les femmes se purifient, se lavent et se débarrassent du parfum parfois entêtant des hommes.

          Une future mariée, une vierge enceinte, des femmes désillusionnées, une fanatique religieuse… le film présente un panel de figures féminines belles, audacieuses et fortes. Les femmes portées à l’écran rêvent d’émancipation et de rébellion. Les témoignages qu’elles relatent sur leur passé parfois douloureux permettent aux spectateurs de s’imprégner de leur vie et de compatir pour ces filles, ces mères et grand-mères algériennes qui ne rêvaient que d’une vie paisible passée aux côtés d’un époux tendre et affectueux.

           Tête d’affiche du film, la sublime actrice palestinienne Hiam Abbass endosse avec brio le rôle de Fatima, une quinquagénaire salie par les viols quotidiens de son époux qu’elle méprise plus qu’elle n’admire. Avec autorité et générosité, elle dirige la bonne tenue du hammam, lieu de tous les secrets et de tous les mystères. Parmi les personnages secondaires, on retiendra la finesse de jeu des actrices Fadila Belkebla, Nassima Benchicou, Sarah Laissac et l’excellente Biyouna que l’on retrouve avec plaisir dans son rôle désormais coutumier de doyenne algérienne au registre comico-tragique. Adapté d’une pièce de théâtre écrite par la réalisatrice Rayhana en 2009, À mon âge, je me cache encore pour fumer ressemble à bien des égards au long métrage féministe La source des femmes (2011) du réalisateur roumain Radu Mihaileanu qui rendait déjà hommage aux femmes maghrébines éprises de liberté.

À mon âge, je me cache encore pour fumer (2017), Rayhana dirigeant ses figurants © Zoi Dalana/KG

           Formée à l’École des Beaux-Arts puis à l’Institut d’art dramatique d’Algérie, Rayhana est une femme de lettres et de théâtre. L’œuvre « Fita Bent el Alouen » lauréate du Prix du Meilleur Spectacle au festival d’Alger et les pièces qu’elle a mises en scène ont fini d’assoir sa réputation dans le milieu culturel algérois. Mais sa modernité et son esprit revendicateur ont fait de la dramaturge la cible privilégiée des extrémistes religieux. En 2010, elle se fait interpeller par deux islamistes qui la prennent à parti et l’attaquent avec de l’alcool à brûler. Contrainte à l’exil, Rayhana s’installe en France et donne une suite à son œuvre littéraire et théâtrale. Avec À mon âge, je me cache encore pour fumer, Rayhana revient sur le devant de la scène avec un film politique puissant. Elle choisit cette fois de pénétrer l’intimité du hammam pour dévoiler celle des femmes qui le fréquentent. Une intimité filmée avec douceur, délicatesse et bienveillance.

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