Bernard Buffet au Musée d’art moderne de la Ville de Paris

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Bernard Buffet, Autoportrait sur fond noir, 1956, huile sur toile, Collection Pierre Bergé © Dominique Cohas © ADAGP, Paris 2016

La rétrospective que consacre actuellement le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris à l’artiste Bernard Buffet (1928-1999) est sans conteste l’exposition évènement de cet automne. Peintre français à la réputation internationale, Bernard Buffet est l’un des artistes les plus célèbres du XXe siècle. Son œuvre, puissante et expressive, a marqué de sa présence la période de l’après-guerre et a installé aux côtés de Pablo Picasso une peinture figurative affranchie des normes esthétiques pré-établies. Enrichi des legs Girardin (1953) et Garnier (2012), le musée d’art moderne est le seul à posséder une collection aussi importante des toiles de l’artiste. À travers la présente exposition (la deuxième consacrée à ce jour au peintre depuis les années 1950), l’institution souhaite permettre à une nouvelle génération de découvrir la production de Bernard Buffet, premier artiste du XXe siècle à jouir de son vivant d’un succès populaire foudroyant.

          Collectionnée depuis ses débuts, l’œuvre de Buffet intrigue. Son style, âpre, sec et incisif, fait échos à la violence du monde, celle qu’il a entraperçue dès son enfance lorsque la France, plongée dans l’entre-deux-guerres, devait faire face à la famine et à la pauvreté quotidiennes. « Très maigre, un peu voûté, pâle et timide, [Buffet] appartient à cette génération qui s’est éveillée à la vie pendant l’Occupation et n’a jamais oublié qu’elle avait été privée d’à peu près tout quand tout doit vous appartenir librement, joyeusement », explique le critique Pierre Cabanne en 1966. Issu de la petite bourgeoisie parisienne, l’artiste n’a pourtant pas connu directement l’horreur de la guerre ni la malchance d’être pauvre. Les blessures qu’il a éprouvées sont introspectives et seule la peinture arrivera à les extérioriser. Dans le contexte difficile des années 1940, Bernard Buffet évolue dans sa pratique picturale sans arpenter les musées car il faut le rappeler, les institutions culturelles parisiennes dont le musée du Louvre, ont été fermées au public jusqu’en 1946-1947. L’artiste éduque ainsi son style sans pouvoir se familiariser avec la production picturale des peintres des générations précédentes, mais il formera son goût et éduquera sa sensibilité artistique dès l’année 1943 lorsqu’il intégrera l’École des Beaux-Arts.

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Bernard Buffet, Deux hommes dans une chambre, 1947, huile sur toile, collection Fonds de Dotation Bernard Buffet, © ADGP, Paris 2016

          La nudité apparente des deux corps masculins n’est ici en rien sensuelle. Elle est terne, blafarde, presque cadavérique. Les silhouettes sont anguleuses, sans expression et sans sexualité. Mise au devant de la toile, la sexualité devient le sujet central de l’œuvre et s’impose au regard du spectateur sans pudeur. Les personnages que dépeint Buffet n’ont pas de regard, ils sont inexpressifs et vides d’émotion. Ils sont comme figés dans leur silence. La palette employée par le peintre est d’un « gris carbonyle », selon les mots de l’écrivain Pierre Descargues. Une absence de couleurs qui se comprend par le contexte de pénurie que connurent les années 1950. Provocateur, c’est avec ce tableau, que Bernard Buffet remporte en 1948, à dix-neuf ans, le Prix de la Critique, une récompense qui marquera les débuts de sa carrière.

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Bernard Buffet, Nature morte à la sole, 1952, huile sur toile, Collection Pierre Bergé, © Dominique Cohas © ADAGP, Paris 2016

          À partir de 1947, Bernard Buffet visite assidument les collections permanentes du musée du Louvre et redécouvre avec passion les toiles historiques de l’artiste néoclassique Jacques-Louis David et celles du peintre réaliste Gustave Courbet. L’artiste s’inspire des natures mortes du peintre français Jean Siméon Chardin. Il ira jusqu’à réutiliser le motif de la raie et la composition de ses toiles. Mais chez Buffet, la raie prend une apparence plus organique et plus proche de l’état de décomposition. L’artiste reprend ce motif pour mettre à nu un réel prosaïque et rustique.

          En 1946, Buffet s’essaye à la peinture d’histoire, considéré encore à la fin du XIXe siècle comme le genre noble par excellence. Des peintres historiques, l’artiste reprend le grand format, le goût pour les sujets d’histoire mythologique et la puissance expressive des personnages. Dans « Les Lettres françaises », publiées en 1954, Buffet dit penser : « que la peinture d’histoire est loin d’être un genre épuisé ». Bibliques, ses inspirations le poussent à créer une série de grands formats autour de la figure du Christ. Sa première grande composition « Déposition de croix », présente un Christ amaigri et éreinté qui reflète les propres blessures de l’artiste. Fasciné par l’icône, Buffet ira jusqu’à lui prêter ses traits pour peindre son visage.

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Bernard Buffet, L’Ange de la guerre, 1954, huile sur toile, Collection fonds de dotation Bernard Buffet, Paris, © Fonds de dotation Bernard Buffet © ADAGP, Paris 2016

          Dans son atelier provençal, le peintre s’attelle à partir de 1954 à la réalisation de ses plus grandes toiles. Il emploie pour sa série de trois tableaux intitulée « Horreur de la Guerre » le grand format de la peinture d’histoire pour représenter un sujet contemporain. Mais à l’inverse de Pablo Picasso qui réalisa « Guernica » en 1937 pour dénoncer un évènement historique précis, Bernard Buffet privilégie quant à lui une portée universelle et l’intemporalité du message qu’il souhaite véhiculer. Pour représenter l’horreur, le peintre utilise des couleurs chatoyantes, vives et expressives.

           Jugée « misérabiliste » par certains spécialistes, l’œuvre de Buffet fut pendant de nombreuses années mise de côté par l’Histoire de l’art. Dénonciatrices de l’horreur de la guerre, ses toiles ravivaient des souvenirs encore récents que le grand public n’était pas encore prêt à affronter. Durant les années 1950-1960, l’artiste fut aux côtés de Picasso, l’une des personnalités artistiques les plus en vogue à cette période. Son succès populaire attisa la médisance de bon nombre de critiques qui jugèrent sa production commerciale. L’exposition proposée par le Musée d’art moderne de la ville de Paris tend à réhabiliter la figure de l’artiste et à l’affirmer comme l’initiatrice d’une peinture figurative avant-gardiste résolument moderne et novatrice.

Bernard Buffet – Rétrospective
Musée d’Art moderne de la ville de Paris
Du 14 octobre 2016 au 26 février 2017
Pour plus d’informations

Bernard Buffet au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris