« Chanson douce », Leïla Slimani (2016)

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           Après un premier roman remarqué (Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014), la jeune journaliste Leïla Slimani revient sur le devant de la scène littéraire avec un deuxième livre intitulé Chanson douce (Gallimard, 2016) qui conforte par sa parution, l’accueil unanime que la presse lui a consacré il y a maintenant deux ans. Ce nouveau roman relate l’histoire d’un jeune couple de trentenaires parisiens, Myriam et Paul, qui, après l’accouchement de leur dernier enfant, décident d’engager une nourrice pour veiller sur Mila et Adam, âgés respectivement de cinq et un an. Aux nombreux critères de Myriam et aux exigences de la famille, seule Louise, nourrice aguerrie d’une cinquantaine d’années semble correspondre. Cette femme à la silhouette encore élégante et pleine de grâce malgré les années de vieillesse, séduit par son naturel protecteur et maternel. Mais que le lecteur ne s’y méprenne pas, la charmante nourrice sera l’auteure du meurtre des enfants. Aucun doute n’est permis puisque la culpabilité de cette dernière est annoncée dès les premières lignes du roman.

Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert. On l’a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. *

          Louise, le personnage central de l’intrigue, nous captive et nous effraie. Nous peinons – malgré notre bonne volonté – à éprouver de la sympathie pour celle qui fera des enfants, les victimes de sa folie psychiatrique. Louise nous trouble et nous tourmente. Sa personnalité que l’auteure nous laisse apercevoir au fil des pages s’avère complexe et pleine de contradictions. Très vite, c’est Louise qui gouverne le foyer, c’est Louise qui le maintient dans l’harmonie qu’elle a créée, celle qui la rassure et la réconforte. Sans s’en rendre compte, Myriam et Paul l’ont laissée régir leur propre vie, jusqu’à prendre sous son joug les enfants, la maison et leur propre couple. S’instaure alors une étrange et toxique relation entre la nourrice et les parents à la fois professionnelle et amicale, ne sachant véritablement quels liens les unissent. Louise a cette capacité de domination douce, cette facilité à culpabiliser Myriam et Paul pour le manque de délicatesse ou la fermeté qu’ils témoignent parfois à son égard. La nourrice en veut à ses patrons d’avoir alimenter la dépendance affective mutuelle qui s’est installée entre eux et de l’avoir laissée s’immiscer dans leur intimité jusqu’à faire partie de la famille sans vraiment l’être. Car que peut être Louise sinon la nourrice des enfants ? Quel autre rôle peut-elle endosser ? Louise cherche sa place sans se satisfaire de celle qu’elle occupe déjà au sein du foyer. Elle est avide d’attention et de reconnaissance ; sa quête de perfection presque maladive n’a en réalité qu’un seul but : se rendre indispensable aux yeux du couple qui l’accueille un peu plus dans son intimité.

Bien sûr, il suffirait d’y mettre fin, de tout arrêter là. Mais Louise a les clés de chez eux, elle sait tout, elle s’est incrustée dans leur vie si profondément qu’elle semble maintenant impossible à déloger. Ils la repousseront et elle reviendra. Ils feront leurs adieux et elle cognera contre la porte, elle rentrera quand même, elle sera menaçante, comme un amant blessé. **

          Hypnotique et haletante, l’histoire se révèle fascinante par l’intrigue dont l’apparente banalité s’efface pour laisser place à un roman aux allures de thriller psychologique dont seule l’auteure a le secret. Le talent de Leïla Slimani se révèle dans sa capacité à rendre ses personnages humains, presque vivants, dotés d’une psychologie réelle. Ils sont comme des personnages pris dans leur propre fiction, celle dont ils n’arrivent pas à se défaire, celle dont la chute leur échappe. Par ce roman, l’auteure nous illustre cette facilité avec laquelle elle réussit magistralement à nous faire comprendre l’incompréhensible, l’indicible et l’innommable : l’infanticide. Son style littéraire, sec, brut et pourtant si fluide nous surprend, nous bluffe et nous saisit. Avec la précision et la patience d’une enquêtrice, Leïla Slimani retrace pour nous l’évolution de la relation toxique qui s’est installée entre le couple et la nourrice pour tenter non pas de justifier l’acte meurtrier, mais d’appréhender son enclenchement afin de mieux cerner les rouages de la folie.

* Leïla Slimani, Chanson douce (Gallimard, 2016) p 13
** Leïla Slimani, Chanson douce (Gallimard, 2016) p 177

« Chanson douce » de Leïla Slimani présenté par Cultura

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