Les chefs-d’œuvre du Bridgestone museum de Tokyo s’invitent au musée de l’Orangerie

Bridgestone museum

Alfred Sisley (1839-1899), Saint-Mammès et les coteaux de la Celle – matin de juin, 1884. Huile sur toile © Bridgestone Museum of Art, Ishibashi Foundation

Jusqu’au 21 août, le Musée de l’Orangerie accueille les chefs-d’œuvre du Bridgestone museum of Art, musée japonais créé à Tokyo en 1952 par le collectionneur et amateur d’art Shojiro Ishibashi (1889-1976). Exceptionnelle, l’exposition présente à la vue d’un public conquis les plus belles toiles des peintres de l’avant-garde. Parmi les pièces d’exception présentées : les paysages songeurs de Claude Monet, les natures mortes de Paul Cézanne, et quelques œuvres fauves d’Henri Matisse. La scénographie dresse selon un parcours chrono-thématique un panorama de la création d’avant-garde, tout en présentant l’histoire familiale des industriels Ishibashi.

          Né en 1889, Shojiro Ishibashi est aujourd’hui connu pour avoir été un très grand collectionneur dont le goût et la sensibilité artistiques l’ont amené à acquérir les plus beaux chefs-d’œuvre de l’art moderne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. À une époque où le Japon tend à s’ouvrir au monde durant l’ère Meiji, Shojiro Ishibashi reprend à son compte l’industrie textile de sa famille et se spécialise dans la confection de pneus. Il baptisera l’entreprise Bridgestone. Au même moment, il construit une villa qu’il souhaite décorer peu à peu d’œuvres d’art. C’est ainsi que débute sa collection. Féru d’art moderne, Shojiro Ishibashi s’oriente à ses débuts de collectionneur vers la peinture locale japonaise. Les artistes qui l’intéressent dans les années 1920 appartiennent à l’école Yôga qui regroupe des œuvres japonaises de style occidental. Les premières salles de l’exposition présentent les toiles de plusieurs artistes locaux dont Shigeru Aoki (« Un présent de la mer ») et Hanjiro Takeji Fujishima (« Réminiscence de l’ère Tempyo »). À partir de 1952, Shojiro Ishibashi exposera les toiles qu’il a acquises au sein du musée japonais Bridgestone qu’il construit pour les faire découvrir à la population tokyoïte.

Bridgestone museum

Camille Pissarro (1830-1903), Jardin potager au jardin de Maubuisson, Pontoise, 1878. Huile sur toile © Bridgestone Museum of Art, Ishibashi Foundation

          Passionné de peinture, Shojiro Ishibashi s’oriente progressivement vers la production picturale européenne et française et ce, dès les années 1930. Le collectionneur est fasciné par les artistes pré-impressionnistes et impressionnistes de la fin du XIXe siècle tels que Camille Corot, Gustave Courbet et Edgar Degas dont il acquiert les toiles « La Jeune femme dans le bois » (1865), « Cerf courant dans la neige » (1856) et « Au foyer de la Danseuse » (1895-1898). « Les débuts de la collection remontent aux environs de 1930 : si, au début, mon intérêt allait aux peintures à l’huile japonaises, s’élargissant peu à peu, il s’est étendu aux peintures et aux sculptures de l’Europe. Cependant, les œuvres qui s’accordaient tout particulièrement à mon goût s’ordonnaient toutes autour d’un même centre : l’école française des impressionnistes. En rassemblant ma collection, j’ai donc fait porter en ce sens le principal de mon effort », explique Shojiro Ishibashi en 1962. Le collectionneur affirme sa sensibilité pour les sujets prosaïques : les scènes de la vie quotidienne (le bain, la leçon de piano), les paysages (représentations végétales et animalières) et les portraits en intérieur. Ses orientations artistiques le poussent à se procurer plusieurs toiles des grands noms de l’art moderne tels qu’Édouard Manet et Gustave Caillebotte pour lesquels le banal et l’anodin deviennent matières à création. Alfred Sisley, Claude Monet en passant par Jean-François Millet, les premières salles de l’exposition présentent les peintres paysagistes du dernier quart du XIXe siècle. Leurs toiles, s’inscrivant dans la mouvance du courant impressionniste, optent pour une touche vibrante de luminosité, entre représentation réaliste et liberté esthétique. Sensibles aux changements constants de la nature, les artistes tendent à retranscrire les effets d’ombre et de lumière sur le feuillage des arbres, le pavé des rues ou encore les nymphéas dans la mare. Par la touche fragmentée qu’ils adoptent et les sujets iconographiques qu’ils représentent, ces peintres révolutionnent la pratique picturale et ouvrent la voie à l’abstraction.

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Paul Gauguin (1848-1903), Nature morte à la tête de cheval, 1886. Huile sur toile © Bridgestone Museum of Art, Ishibashi Foundation

          Parmi les post-impressionnistes sélectionnés par Shojiro Ishibashi pour intégrer sa collection, figurent à une place de premier choix Paul Cézanne, Vincent Van Gogh et Paul Gauguin. L’autoportrait « Cézanne coiffé d’un chapeau mou » (1894) est acquis en 1954 et deux toiles de Gauguin : «Les foins » (1889) et « L’Aven » (1888) ont été achetées aux alentours de 1960. Certaines œuvres telles que « Nature morte à la tête de cheval » de Gauguin remémorent les liens culturels existants entre l’art nippon et occidental. Le japonisme, une orientation artistique née durant la seconde moitié du XIXe siècle dont le plus grand représentant sera Vincent Van Gogh, puise en l’art japonais ses sources d’inspiration pour concevoir des œuvres singulières et originales. Des tableaux qu’affectionne tout particulièrement Shojiro Ishibashi.

          Avec son fils Kan’ichiro Ishibashi et son petit-fils Hiroshi Ishibashi, Shojiro Ishibashi enrichit sa collection avec des œuvres fondamentales du début du XXe siècle. Leur goût s’ouvre au cubisme de Picasso, à la peintre métaphysique de De Chirico et à l’abstraction de Piet Mondrian. Véritables reflets des expérimentations artistiques menées par les avant-gardes, les toiles choisies témoignent de l’effervescence du début du siècle. Paul Signac, Henri Matisse et Amedeo Modigliani font à leur tour leur entrée dans la collection. Celle-ci s’élargira au Douanier Rousseau, à Chaïm Soutine et à Paul Klee. Les collectionneurs font de plus la part belle aux toiles fauves (« Nu dans l’atelier » de Matisse), ou encore cubistes (« Bouteille de marc de Bourgogne, verres, journal » de Picasso), affirmant néanmoins une légère inclination pour une modernité classique que représente Picasso avec son « Saltimbanque aux bras croisés » (1920). Durant la période d’après-guerre, les amateurs d’art s’orienteront vers l’art figuratif et abstrait développé durant la Seconde Guerre mondiale. Jackson Pollock, Hans Hartung et Jean Facturier illustreront cette oscillation entre abstraction et figuration qui animera les collectionneurs, partagés entre Orient et Occident.

          Divine en tout point, l’exposition présentée par le Musée de l’Orangerie ravit par la sobriété de sa scénographie et la lecture fluide et accessible qu’elle propose de l’avant-garde par le prisme de l’histoire familiale des Ishibashi. Le public se prend de passion pour l’héritage artistique considérable qu’il découvre par le biais de quelques toiles de grands maîtres bien connus en Occident à l’instar de Claude Monet, Paul Cézanne ou encore Pablo Picasso. Une exposition à découvrir sans tarder qui ravira amateurs et passionnés tout au long de cet été !

Du 5 avril au 21 août 2017
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