De l’importance du bon son brut pour nos coeurs : Joey Bada$$ au Trianon

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Joey Bada$$, talent émergent de la scène hip hop US, se produisait samedi soir dans la salle parisienne du Trianon. L’occasion de découvrir sur scène ce jeune loup d’à peine vingt ans, 100% Brooklyn.

Déjà comparé aux plus célèbres pointures du rap East Coast, Joey Badass se fait remarquer en 2012 en sortant sa première mixtape gratuite « 1999 » (compilation de morceaux d’un artiste, lui permettant de faire connaître son univers mais aussi de s’auto-promouvoir). De mon côté, j’ai connu le son de Badass sur le tard, à la fin de l’été dernier. Difficile en effet de ne pas s’intéresser aux échos positifs perçus à la suite de ses participations à différents festivals (Rock en Seine, Cabaret Vert, Dour Festival…). Notes vintage, avenir du rap américain, future icône… Le descriptif est trop alléchant pour ne pas se laisser tenter par la venue à Paris du rappeur aux allures juvéniles.

Ordinairement habituée aux sonorités et à l’esprit des groupes de rock anglais, je pense connaître malgré tout mes basiques du genre. J’apprécie écouter du bon rap français, je connais mon best-of de Run DMC par cœur et jamais je ne pourrai supprimer Wu-Tang Clan de ma bibliothèque iTunes, par principe. C’est pourtant avec une certaine appréhension que je me rends boulevard de Rochechouart. [Car oui, je le confesse : c’est mon premier concert de rap]. J’ai zappé le t-shirt « Femme de voyou » jugé trop mainstream par mon escorte mais me suis sentie comme obligée d’arborer un tatouage temporaire dépassant de mon décolleté. Autour de moi la population est clairement masculine, âgée à vue de nez de 16 à 30 ans. A terre, les baskets Nike défient les trois bandes Adidas. Niveau couvre-chef, plusieurs dress-code se côtoient : le bonnet, la casquette et la capuche (incontestablement gangstère). C’est Stan Smith aux pieds (le regard froid) que j’accède à la salle. Avec une pensée en tête… Joey Bada$$ : prends ma main et montre – moi ce qu’est le hip-hop.

Le soir où Bada$$ transforma le Trianon en ruelle sombre

En première partie du concert, DJ Fab chauffe efficacement le public. S’il insiste sur son attachement à la scène indépendante et underground, il impose rapidement des classiques aux platines et met le feu à la foule en lui balançant La fièvre de NTM. Quelques minutes plus tard, Le son qui met la pression du groupe Lunatic réussit à faire trembler les lustres. La mission est accomplie : les épaules sont échauffées et les nuques ont envie de remuer en rythme. DJ Fab quitte la scène. On a la sensation que les cœurs battent forts et que les corps suintent déjà pas mal en attendant que les trois coups soient frappés pour accueillir le fauve dans l’arène dorée.

Mouvement de foule, clameur dans les rangs. Les soldats postés aux balcons du théâtre se lèvent brutalement et le public acclame son roi : Joey Bada$$ est là. Une impression de gros bordel général saisit la salle, une électricité dingue parcourt ses murs. Le sol sous mes pieds fait des vagues, il se dérobe presque et j’essaie de rester stable en imposant mon mètre cinquante-neuf. Pas besoin de souffleur pour Joey qui débite son flow avec une aisance déconcertante. On se laisse emporter par son rap qui nous transporte directement dans les rues de New York où les scénarios les plus fantasques peuvent être imaginés. Les effluves d’herbe occupant chaque petite particule de l’oxygène auquel j’ai droit m’aident encore plus à dessiner le décor.

Accompagné parfois de Kirk Knight, membre du collectif Pro Era dont il fait partie, Badass nous offre le spectacle qu’on attendait. Au menu par exemple, « Get paid », dévoilé en septembre dernier et qui nous donne encore plus envie d’être en janvier 2015 pour la sortie de son premier album. Puis tour à tour, les morceaux qui l’ont fait connaître et briller s’enchaînent : « 95 Til’ Infinity », « Christ Concious », « Sweet dreams »… Ce n’est pas nostalgique mais ça sent bon le rap old school, celui où le sample (extrait de musique souvent joué en boucle) occupe une place privilégiée et possède une signification. Certains passages laissent entendre du piano et des tonalités jazz décident d’accompagner le rappeur : ça lui va si bien.

Check my style, check, check, check it out

 

Et parlons de tes lyrics Joey. Alors d’accord, tu parles beaucoup d’herbe, mais tu n’oublies ni la famille, ni ta mère, ni ton Dieu. Et comment veux-tu que je ne succombe pas quand tu déclames, Joey:

« my one and my only, we not only, lovers but homies (…) I feel threatened cos she really know all my weaknessess » ? (ma seule et mon unique, nous ne sommes pas seulement amants, nous sommes aussi amis (…) parfois je me sens menacé parce qu’elle connaît toutes mes faiblesses).

Je crois que tu es différent des autres, Joey. Les personnes qui m’entourent scandent la plupart des paroles, amplifiant l’esprit de communion de la soirée. Badass s’arrête alors pour s’adresser au public. Je capte au passage « qu’il faut toujours se battre pour ses convictions et écouter son cœur » et lui réponds dès lors un « YEAH » bien intense. La hargne me gagne tout à coup et c’est fièrement que je clame « fuck the police ! » en chœur avec mes condisciples insoumis, parce que Joey nous l’a demandé.

Car le public, Joey ne l’oublie pas en effet. En symbiose avec lui, il n’hésite pas à s’exprimer longuement, plusieurs fois même, à le remercier. Il se demande comment il a réussi à se retrouver là si vite et mesure sa chance au milieu de nous, à voix haute. Se jetant sur la foule et porté par la liesse, son honnêteté et sa musique tellement loyale nous touchent bien comme il faut.

La dernière chanson arrive, déjà. Je lève ma tête vers un balcon à ma gauche. J’aperçois une demoiselle absorbée par la musique, le sourire aux lèvres et arborant un t-shirt « DO YOU REMEMBER HIP-HOP ? ». Yes, I do. Oui, je m’en souviens. Et j’étais particulièrement contente de le retrouver samedi soir.

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