Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky au musée d’Orsay

          En étroite collaboration avec l’Art Gallery of Ontario de Toronto, le musée d’Orsay présente jusqu’au 25 juin une exposition exceptionnelle intitulée « Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky ». Celle-ci réunit les plus grands noms de la peinture moderne tels que Gustav Klimt, Edvard Munch ou encore Ferdinand Hodler en regard d’artistes européens et canadiens moins reconnus à l’instar de Charles-Marie Dulac et Lawren Harris. Conçue par Guy Cogeval, président des musées d’Orsay et de l’Orangerie, Katharine Lochnan, conservatrice de l’Art Gallery of Ontario, Beatrice Avanzi et Isabelle Morin Loutrel, conservatrices au musée d’Orsay, l’exposition propose d’explorer la peinture de paysage par le prisme du mysticisme, un phénomène spirituel développé au début du XXe siècle en marge des différentes religions et croyances traditionnelles.

          Au tournant de la fin du XIXe siècle, certains artistes des courants impressionniste, symboliste, ou encore nabi, trouvent en la peinture de paysage un moyen artistique d’exprimer les quêtes spirituelles qui les habitent. En réaction à la pensée positiviste de la société moderne, les artistes questionnent le monde qui les entoure par le biais de la nature et du paysage. Ils s’imprègnent du mysticisme, un courant de pensée fondé sur le sentiment et l’intuition au profit de la rationalité. Dans cette manière d’appréhender le monde, le « moi artistique » prédomine sur une vision cartésienne et rationnelle de la réalité. Libérées de toute contrainte académique, les toiles optent pour une touche vibrante, des coloris vifs appliqués en aplat et une perspective toute relative. S’inscrivant dans la lignée des artistes romantiques de la fin du XIXe siècle, les peintres modernes expriment les émotions et les interrogations intimes de l’homme par le biais d’une nature sauvage et empreinte de liberté.

Claude Monet, Effet de vent. Série des Peupliers,

Claude Monet, Effet de vent. Série des Peupliers, 1891, Huile sur toile, 100 x 74 cm, Paris, musée d’Orsay, RF 2002 30 © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

          C’est dans ce contexte que guidés par un idéal, les artistes de la génération impressionniste réalisent des œuvres paysagères sur le vif. Claude Monet qui sera reconnu par ses pairs et la critique pour avoir été le chef de file du mouvement, s’attelle à la réalisation de séries picturales dès l’année 1899. Du bassin aux nymphéas à la cathédrale de Rouen en passant par les peupliers, l’artiste s’entêtera durant plusieurs années à tenter de capturer les infimes variations lumineuses auxquelles se prête la nature luxuriante qu’il souhaite dépeindre. « Je m’entête à une série d’effets différents (des meules)… plus je vais, plus je vois qu’il faut beaucoup travailler pour arriver à rendre ce que je cherche : « l’instantanéité », surtout l’enveloppe, la même lumière répandue partout… », explique l’artiste. À cette même période, Vincent Van Gogh ou encore Gustav Klimt produisent des toiles expressives et colorées. Suscitant la contemplation, leurs œuvres éblouissent le spectateur par la vivacité des tons employés et la luminosité qui émane du sujet représenté. Le visiteur est comme pris par une beauté du monde, singulière et fugitive, que l’artiste a saisie par le moyen de la pratique picturale. Ouvrant la voie à l’abstraction par la prédominance des sensations visuelles et des couleurs au profit du sujet iconographique représenté, les artistes impressionnistes et post-impressionnistes inspireront bon nombre de peintres, parmi lesquels Vassily Kandinsky qui publiera en 1911-1912 un écrit sur le mysticisme intitulé « Du spirituel dans l’art » et consacrera en 1913 quelques lignes sur les « Meules » de Monet dans « Regards sur le passé et autres textes ».


La Nature est un temple où de vivants piliers 

Laissent parfois sortir de confuses paroles ; 

L’homme y passe à travers des forêts de symboles 

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent 

Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, 

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, 

– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Charles Baudelaire, Correspondances, 1857

Emile Bernard, Madeleine au Bois d’Amour

Emile Bernard, Madeleine au Bois d’Amour, 1888, Huile sur toile, 1,37 x 1,63 mParis, musée d’Orsay, RF 1977-8 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Tony Querrec

          Dans « Correspondances » (1857), Charles Baudelaire évoque une « forêt de symboles » où les arbres sont vus comme de « vivants piliers » au travers desquels l’homme poète et songeur tente de se frayer un chemin. Une vision de la nature proche du symbolisme, un courant artistique développé à la fin du XIXe siècle. Apparenté à ce mouvement, Paul Gauguin opte pour une peinture de paysage empreinte de spiritualité. Chef-d’œuvre de l’exposition, « La Vision après le sermon » (1888) témoigne de ce tournant opéré dans le genre du paysage entre songe et réalité rêvée. Une toile que l’on peut rapprocher de « La Lutte de Jacob avec l’Ange » de Maurice Denis par l’emploi d’aplats colorés et la simplification des formes. Au travers de ces œuvres, la forêt transparaît comme un lieu où le divin et le surnaturel trouvent des formes humaines et visibles.

Frederick Varley, Chambre à gaz de Seaford, 1918, Huile sur toile © Wikimedia Commons

          Parallèlement aux artistes français, des figures artistiques canadiennes dont la sensibilité à la nature les rapproche en tout point des expérimentations menées en France et en Europe du Nord, émergent. En 1920, un ensemble de peintres crée le Groupe des Sept composé de Harris, MacDonald, Lismer, Varley, Carmichael, Johnston et Jackson. La nature qu’ils dépeignent est vide et désertique. Au même moment, certains artistes tels que Félix Vallotton et Paul Nash illustrent une nature triste et monotone, représentative des dégâts causés par la Première Guerre mondiale. À l’instar des œuvres d’Egon Schiele, les paysages représentés sont froids et austères et leur tonalité glaçante. La toile « Chambre à gaz à Seaford » de Frederick Varley présente un paysage brumeux d’où émergent des figures humaines dotées d’un masque. Dans ce chaos sans nom, l’homme figure à une place de premier plan. À la fois véritable acteur du drame tout en étant la victime et la cible, il illustre toute la complexité de ce conflit meurtrier qui marqua les années 1910-1918.

          Riche et foisonnante, l’exposition présentée par le musée d’Orsay ravit les amateurs d’art moderne que nous sommes par la sélection des chefs-d’œuvres exposés et attise notre curiosité par la présentation de toiles méconnues encore jamais montrées en France. La scénographie, pensée pour l’évènement, accompagne de manière subtile et intelligente le cheminement et le parcours de l’exposition, envoûtant les spectateurs durant les dernières salles avec un extrait sonore du morceau hypnotique et pour le moins mystique « The Unanswered Question » (1906) du compositeur Charles Ives.

 

Du 14 mars au 25 juin 2017
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