« En finir avec Eddy Bellegueule », Edouard Louis (Seuil, 2014)

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Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 224 pages, 17 euros)

          Paru aux éditions du Seuil en 2014, le premier roman d’Edouard Louis « En finir avec Eddy Bellegueule » a fait une entrée fracassante au sein du milieu littéraire qui considère aujourd’hui son auteur comme l’un des talents prometteurs de la nouvelle génération. Relatant une enfance passée dans le Nord de la France au sein d’une famille marquée par le chômage, l’alcoolisme et la précarité, le roman se situe à mi-chemin entre l’autobiographie et la fiction, ne précisant pas à quel genre a voulu s’essayer l’écrivain.

[…] le crachat s’est écoulé lentement sur mon visage, jaune et épais, comme des glaires sonores qui obstruent la gorge des personnes âgées ou des malades, à l’odeur forte et nauséabonde […] *

          Avec ce premier ouvrage, Edouard Louis nous bluffe par la qualité de son écriture, à la fois fluide, douce et si brutale. L’auteur use de sa capacité à décrire l’abjecte, le laid et le repoussant. C’est d’ailleurs par cela que débute le roman, par une première image de la violence. Cette violence imprononçable – mais que pourtant Edouard Louis arrive à nommer, dire et relater à travers des mots simples -, parcourt les 220 pages du livre. L’image saisissante de l’horreur, vous prend à la gorge, vous assaille, vous étouffe et ne vous lâche pas. C’est cette vision haletante de la violence qui vous tient en haleine tout au long du roman et vous contraint à ne plus lâcher le fil de l’histoire pour en comprendre toutes les composantes et en déceler les principales intrigues.

          Le talent d’Edouard Louis réside en sa capacité à retranscrire les voix de sa famille et de son village tout entier que l’on peut presque entendre à travers la lecture de son récit. Les répliques entendues par Eddy sont retranscrites pour amener le lecteur à appréhender un peu plus le foyer dans lequel il a été baigné plus jeune. C’est par le langage qu’Edouard Louis relate la violence du monde auquel il a été confronté, celle de sa région picarde, de son village puis enfin celle de sa famille. Une agressivité verbale presque auditive que le lecteur entend avec force et intensité.

          Avec la précision d’un sociologue en devenir, Edouard Louis nous dresse le portrait d’une classe sociale défavorisée où le racisme ambiant et le rejet de l’autre sont monnaie courante. Il raconte les difficultés endurées au sein d’un village où les on-dit règnent et où les jugements sont permanents, insistants et étouffants. C’est dans ce monde dans lequel les apparences sont maîtresses qu’Eddy Bellegueule a du assumer sa différence au risque de recevoir une pluie d’insultes homophobes telles que « tapette », « pédé » ou « tarlouze ». Son identité et son orientation sexuelles, Eddy aura eu bien du mal à les accepter et à faire fi de l’humiliation qui planait comme une ombre sur son bonheur. Il lui aura également fallu s’éloigner de son village natal pour assumer au grand jour son homosexualité et découvrir la vie urbaine, lettrée et citadine d’Amiens. Pour Eddy, seule la fuite s’est avérée le moyen le plus radical d’en finir avec la misère sociale dont il a souffert durant toute son enfance ; à Amiens et plus tard à Paris, le personnage – l’auteur – s’est libéré de l’isolement dans lequel il s’était confiné pour jouir d’une vie où nul ne peut le soustraire à la liberté à laquelle il a droit. C’est ainsi qu’arrivé à la capitale, le petit Eddy Bellegueule a laissé place à Edouard Louis, jeune étudiant en sociologie à l’Ecole normale supérieure et désormais écrivain à succès.

De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître. *

          S’essayant à l’autofiction, Edouard Louis signe avec son premier roman une oeuvre contemporaine dont le caractère prodigieux s’exprime de manière évidente. Cette littérature du réel à laquelle l’auteur nous incite est dure et brutale mais d’une sensibilité émouvante car l’on se prend au fil des pages à s’identifier au jeune Eddy Bellegueule, à l’aimer envers et contre tout, à vouloir le protéger de l’animalité du monde. Accusé d’alimenter un racisme social, Edouard Louis s’en défend et ne souhaite pas alimenter la polémique qui enfle autour de son personnage. Car s’il est acquis que son écrit est une auto-fiction, certains journalistes ont toutefois souhaité vérifier au près de sa famille si les faits relatés dans son livre s’avéraient vrais. L’affaire prend de l’ampleur lorsque les proches d’Edouard Louis crient à l’humiliation dans laquelle le jeune Eddy les traîne. Mais qu’importe si l’auteur s’est approprié sa propre histoire ou modifié certains éléments de son passé, ce n’est pas l’important. Ce que l’on doit retenir de ce premier ouvrage c’est cette facilité avec laquelle il s’essaya à retranscrire une réalité, celle de son auteur, intime et personnelle. Vendu à plus de 300 000 exemplaires dans le monde et traduit en une vingtaine de langues, « En finir avec Eddy Bellegueule » sera prochainement porté sur grand écran par la réalisatrice Anne Fontaine, un beau succès donc qui s’annonce plus que prometteur pour le jeune écrivain !

* Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, (Seuil, 2014) p 13

Edouard Louis – « En finir avec Eddy Bellegueule » – Mollat

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