Fences (2016), un huis clos magistral

Fences
Réalisé par Denzel Washington (2017)
Drame historique
★★★★☆


          Adapté de la pièce de théâtre du dramaturge August Wilson (1945- 2005) parue en 1985, « Fences » est la surprise de ce printemps. Réalisé, interprété et mis en scène par le talentueux Denzel Washington, « Fences » est un drame historique en plusieurs actes, décrivant l’évolution d’une famille noire américaine dans les années 1950, entre injustices et discriminations raciales. L’intrigue relate l’histoire d’une famille ouvrière installée en Pennsylvanie, devant faire face à la rudesse du quotidien. Troy Maxson, le patriarche, dirige les siens à la manière d’un tyran, tour à tour attendrissant et destructeur. Son fils Cory voudra jusqu’à sa mort défier son autorité, n’ayant de cesse de rechercher l’amour paternel auquel il n’aura jamais droit.

          Adapté de l’œuvre de l’écrivain August Wilson, le film reprend tous les codes du genre théâtral : monologues, apartés et mise en scène. Fils d’un immigré allemand et d’une afro-américaine, August Wilson reste un dramaturge encore inconnu en France. Ses pièces dressent le portrait d’une Amérique en proie à la ségrégation, dont l’évolution sociale est observée avec indifférence par ses protagonistes. « Fences », s’inscrit dans un cycle de dix pièces portant sur la condition des Noirs aux États-Unis. Montée à Broadway, la pièce avait triomphé et avait été récompensée en 1987 d’un prix Pulitzer. À la fois ni tout à fait une romance ni tout à fait une auto-fiction, le film de Denzel Washington est à la croisée du drame historique et du théâtre filmé. La caméra suit les visages des personnages, à la manière du regard du spectateur qui scrute les émotions faciales, la vivacité et la violence des mots dictés.

Certains construisent des barrières pour garder certaines personnes à l’intérieur et d’autres à l’extérieur. 

          Les barrières (« fences » en anglais) que le film présente sont psychologiques, morales et sociales. Elles constituent le fil rouge du film. Invisibles et omniprésentes, elles séparent ou rapprochent les protagonistes, enfermés dans ce huis clos théâtral installé dans le jardin de la demeure familiale. La barrière que Troy entreprend de construire jour après jour, n’a pas de but véritablement défini. A-t-elle été conçue pour enfermer ses souvenirs ou exclure son fils qui ne réclame que sa présence ? La barrière fait figure d’enclos et de prison où les effusions d’émotions et de sentiments n’ont pas leur place. Ne sont autorisés que les interdictions, les devoirs et les restrictions. Cory, le fils cadet de Troy l’apprendra à ses dépens. Ne voulant se soumettre à la volonté de son père castrateur, il sera chassé hors de la barrière et mis à la rue tel un malpropre.

          Pour la première fois interprété en 1987 par James Earl Jones, le personnage de Troy est aujourd’hui réadapté par Denzel Washington, qui livre avec « Fences », l’un de ses plus beaux rôles, déjà interprété en 2010 à Broadway. Tour à tour émouvant, antipathique, égoïste et profondément touchant, l’acteur propose une performance magistrale. L’acteur interprète à la perfection le rôle de Troy Maxson, un éboueur noir quinquagénaire s’insurgeant contre son quotidien fait de dur labeur. Ancien joueur de baseball, il conserve une rancœur amère et âpre envers ceux qu’il appelle « les Blancs » qui ont refusé, lorsqu’il était jeune, de reconnaître son talent. Envers son fils, qui se rêve footballeur professionnel, il n’a que des paroles acerbes qui décourageront le jeune homme. Aux côtés de son épouse Rose (brillamment interprétée par Viola Davis), Troy Maxson vit au jour le jour, ruminant ses échecs et ses espoirs déchus. Maternelle, bienveillante et aimante, Rose adoucit auprès de ses enfants le caractère rustre de son mari. Pour sa performance toute en justesse et émotion, Viola Davis a remporté l’Oscar du meilleur second rôle féminin. « Moi je veux exhumer les histoires de ceux qui ont rêvé et qui n’ont jamais vu leurs rêves se concrétiser. Nous sommes la seule profession qui célèbre ce qui veut dire de vivre sa vie », avait-elle déclaré lors de la cérémonie. Avec cette prestigieuse distinction, elle devient la première actrice afro-américaine à remporter un Oscar, un Emmy et un Tony Award. On soulignera également la finesse des personnages secondaires : le collègue Bono (interprété par Stephen Henderson), les enfants (Jovan Adepo et Tussel Hornsby) et Gabe, le frère handicapé de Troy (Mykelti Williamson).

          Nommé aux Oscars dans les catégories « Meilleur film », « Meilleur acteur » pour Denzel Washington et « Meilleur scénario adapté », « Fences » est de ces chefs-d’œuvres cinématographiques qui marquent et bouleversent. Huis clos théâtral, il dresse le portrait de l’Amérique des années 1950 où les inégalités et les injustices sociales sont monnaie courante, tout en dévoilant des personnages à la fois complexes et profonds. Le film est de plus un vibrant hommage à la langue parlée d’August Wilson. Une langue poétique, vivante et populaire.

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