Henry Darger au Musée d’art moderne de la ville de Paris

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Henry Darger, Détail de « Statues de Glandéliniens étranglant des enfants frappés par la foudre »

          Peuplé de créatures hermaphrodites, de fleurs, de papillons multicolores et d’enfants ensanglantés, l’univers d’Henry Darger (1892 – 1973) fascine autant qu’il intrigue. L’exposition que lui consacre aujourd’hui le Musée d’art moderne de la ville de Paris tente de révéler à travers une présentation de quarante – cinq oeuvres la production picturale d’un artiste dont le génie n’aura été découvert que durant les derniers instants de sa vie.

          Né à Chicago en 1892, Henry Darger fait partie de ces artistes maudits dont le talent s’est développé à la suite d’une enfance traumatisante et d’une vie solitaire et marginale. Devenu orphelin à la mort de sa mère, Henry Darger est très vite placé par son père en institutions spécialisées dont des hôpitaux pour déficients mentaux à Lincoln en raison de ses troubles du comportement. C’est à cette époque qu’éclate une polémique au sujet des maltraitances et des abus révélés au sein de ces établissements. Si le jeune Henry Darger ne sembla pas souffrir d’un mal en particulier, il est quasi certain qu’il fut le témoin de bon nombre de barbaries. Il finira par s’enfuir en 1908 et rejoindre à pied la ville la plus proche, Chicago où il se livrera à la rédaction d’un roman de 15 000 pages, «The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal », l’oeuvre de sa vie. L’ouvrage l’occupera pendant près de trente ans, de 1910 à 1940. Occupant des emplois modestes au sein d’hôpitaux, l’artiste s’adonne chaque soir à la réalisation de son oeuvre, recouvrant littéralement sa chambre de feuilles annotées, de notes gribouillées et de journaux éparpillés. L’histoire fantastique qu’il a imaginée le fascine et les personnages qu’il a créés l’obsèdent. L’univers que l’artiste s’est construit se déroule au sein d’une planète imaginaire où se livre une guerre entre les méchants Glandéliniens qui tenaient des enfants en esclavage et la nation d’Abbieannia aidée par des alliées chrétiennes dont Angelinia.

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 Henry Darger, « À la seconde bataille de McHollester Run elles sont persuivies [sic]. C’est une zone tropicale. Pour une raison inconnue les arbres sont morts. »

        Les aventures des Vivian Girls venues combattre les Glandéliniens sont dépeintes sur des panneaux de grandes dimensions. Sombres et étranges, les dessins d’Henry Darger sont complexes tant par la multiplicité des personnages qui les composent que par l’intrigue qu’ils relatent. Les Vivian Girls, ces protagonistes d’un temps nouveau, sont de belles et jeunes petites filles blondes au tempérament courageux et audacieux. Ce sont elles qui sauvent les enfants de Calverinia des Glandéliniens. Pourvues d’un sexe masculin, elles sont des héroïnes d’un autre type, n’appartenant à aucun genre défini, elles ne sont que des figures imaginées et rêvées. Les traits de leur visage renvoient aux dessins pour enfants, à la culture populaire véhiculée durant la première moitié du XXe siècle. Leur apparence est reprise et calquée d’après des coupures de journaux car Darger ne sachant pas dessiner met au point une technique pour reprendre leurs contours et les peindre à l’aquarelle afin de les faire figurer au sein de ses toiles.

Les scènes de cette histoire, comme son titre l’indique, impliquent des nations d’un monde inconnu ou imaginaire ou des pays ayant notre Terre pour la Lune … Cette planète imaginaire est mille fois plus grande que notre propre monde.

          L’artiste connaît deux phases de création artistique, la première (1915 – 1930) est principalement composée de portraits de protagonistes tandis que la seconde (1930 – 1972) est constituée de décors narratifs dépeignant des champs de bataille. La première production plastique d’Henry Darger se compose de collages. L’artiste superpose textures et couches picturales pour obtenir l’impression de chaos tant recherchée afin de retranscrire le désordre occasionné par les combats livrés. La Bataille de Calverhine (1920 – 1930) marque le début de sa production artistique, elle est l’une des premières oeuvres réalisées par l’artiste et accrochées au sein de sa chambre – atelier. Elle relate la bataille étant à l’origine de la guerre. Les teintes sont sombres et dénuées de fantaisie colorée, ce ne sont que des tâches informes. La figure humaine est absente, elle n’est que suggérée par les aplats de couleurs qui symbolisent par leur présence les débris de corps humains qui jonchent le sol. Le cadre est sinistre, apocalyptique.

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Henry Darger, La Bataille de Calverhine (1920 – 1930)

          Pour la représentation de ces scènes de batailles, Darger s’inspire d’images véhiculées durant les années 1930 à savoir les photographies de guerre. A travers ces tableaux, c’est une image fantasmée de la guerre qui nous est ici dépeinte. Le chaos et les catastrophes causés par la décadence humaine sont amplifiés, exagérés voire sublimés. Il ne s’agit plus d’hommes jonchant le sol mais de cadavres qui s’entassent par milliers. Le sang y coule à flot et se mêle à la noirceur du ciel composant un ensemble magistral et sublime.

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Henry Darger, « A Calmanrina enfants étranglés et battus à mort. A Cedernine petites filles nues assassinées »

          Thème biblique et ô combien repris par les plus grands maîtres de l’art comme Guido Reni ou encore Nicolas Poussin, le Massacre des Innocents constitue chez Darger un épisode à part entière de sa saga. Il dépeint l’assassinat de plusieurs centaines d’enfants, les conséquences directes de la guerre que se livrent ses protagonistes mais également les puissances géopolitiques de la première moitié du XXe siècle. A travers ces décors, c’est donc le monde qui l’entoure que l’artiste décrit. Les dessins de Darger s’assombrissent et dépeignent une cruauté sans égale. On y voit des enfants nus, deshumanisés, étranglés, torturés, crucifiés, éventrés. C’est l’innocence des enfants qui s’oppose à la violence des adultes. Les traits sont durs, les visages horrifiés et tordus de douleur. Un décor où le sang et les cris se mêlent dans une cacophonie assourdissante.

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Henry Darger, Jennie Richee waiting for the rain to stop as they cannot see Manleys headquaters through the rain shroud

          A la suite de ces sombres épisodes sanguinolents, l’apaisement et la paix se déploient au sein des dernières oeuvres de l’artiste, et c’est un paysage solaire et lumineux qui s’impose à notre regard. De format plus varié, les toiles présentent des créatures hybrides aux couleurs chatoyantes et colorées dont l’éclatement contraste avec la tristesse des mines affichées. Les Vivian Girls redeviennent de jeunes filles à la vie facile et simplifiée tandis que les paysages panoramiques se retrouvent peuplés de papillons multicolores. Mais la guerre n’est pas loin, elle reste un récent souvenir encore présent dans les esprits. Ce monde post – apocalyptique est peint par l’artiste au tournant des années 1940 – 1950 à une période où les tensions s’apaisent et où on l’on souhaite par dessus tout oublier l’horreur commise.

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 Henry Darger, « Jeunes Rebbonnas Dortheréens. Blengins. Îles Catherine. Femelles. L’un à queue fouetteuse. »

        L’oeuvre de Darger, cet artiste maudit à la production prolifique aurait pu passer inaperçue si les propriétaires de son appartement n’avaient pas découvert ses toiles lors de son déménagement en maison de retraite. Les Vivian Girls, ces drôles de petites filles au sexe masculin parfois dissimulé ou affirmé ont peuplé pendant de nombreuses décennies l’univers coloré et fantastique de l’artiste, en l’accompagnant chaque jour dans sa vie solitaire et marginale. A travers l’exposition que lui consacre le Musée d’art moderne c’est donc tout un pan de son imaginaire que nous découvrons. Plus qu’un hommage, le musée tend à faire découvrir au plus grand nombre de visiteurs l’oeuvre d’un artiste dont le talent et le génie créatif n’auront été révélés que plusieurs décennies après sa mort.

Visite guidée de l’exposition par Télérama

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