Jacques Grinberg, un peintre sans concession

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© Jacques Grinberg, Grand carnaval, 1965

          Présentée au sein des collections permanentes du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, l’exposition consacrée au peintre d’origine bulgare Jacques Grinberg (1941-2011) est de ces petites rétrospectives qui mériteraient davantage de visibilité tant l’œuvre présentée est fascinante et singulière. L’artiste, pionnier de la Nouvelle Figuration (tendance picturale des années 1960) est pourtant inconnu du grand public, mais fait encore plus étonnant également méconnu des historiens de l’art. Car si Grinberg est aujourd’hui considéré comme l’une des figures marquantes de la production picturale d’après-guerre, il manqua toutefois tout au long de sa carrière de visibilité et de reconnaissance. Replacer l’œuvre dans son contexte et réhabiliter la figure de l’artiste, telles ont donc été les ambitions premières de Fabrice Hergott, directeur du musée qui a été à l’origine de l’exposition.

          L’oeuvre de Grinberg est unique et ne semble ressembler à aucune autre, même si à bien des égards, il nous semble déceler ici et là une influence de quelques courants avant-gardistes du début du XXe siècle tels que l’Expressionnisme. Mais apparenter le peintre à tel ou tel mouvement pictural serait une erreur car son style et sa manière revendiquent une singularité qui n’accepterait aucune catégorisation formelle.

La peinture n’aurait-elle pas elle aussi le droit de traiter, comme Godard, de « deux ou trois choses que je sais d’elle… », de la violence dans un monde qui prétend à une rationalité technique croissante ?
Pierre Gaudibert, écrivain et critique d’art.

          Comme l’exprime assez justement Pierre Gaudibert, la peinture au tournant des années 1960 prend la liberté de « traiter […] de la violence (du)… monde », une nouvelle orientation qui marquera profondément le paysage artistique de l’après-guerre. La Nouvelle Figuration émerge à une période où les relations géo-politiques sont tendues. Le monde des années 1960 est en effet marqué par de multiples guerres : la guerre d’Algérie, la guerre froide et la guerre du Vietnam, des tensions qui influent les artistes dans leur conception de l’art. En réaction au Pop Art et au Nouveau Réalisme, la Nouvelle Figuration s’impose comme un art militant et politique visant à dénoncer les travers de la bourgeoisie et les atrocités commises par le fascisme. Cette tendance picturale réunira des dizaines d’artistes et fera l’objet d’une exposition en juillet 1964 au Musée d’Art moderne de Paris intitulée « Mythologies quotidiennes » dans laquelle sont présentées les œuvres de plusieurs peintres émergents tels que Hervé Télémaque. S’il n’existe pas de de style commun à proprement parler, nous pouvons toutefois évoquer une volonté collective, celle de ne pas faire « de l’art pour l’art ».

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© Jacques Grinberg, L’enfant, 1963

          C’est dans cette mouvance que s’inscrivent les toiles de Jacques Grinberg. Réalisées quelques années après la Seconde Guerre mondiale, celles-ci font écho au contexte historique difficile de l’après-guerre où l’horreur des camps est encore présente dans tous les esprits et notamment dans celui de l’artiste. Le peintre représente des figures aux angles stricts dans lesquels s’emboîtent des formes colorées séparées les unes des autres par un épais trait noir faisant office de cerne. Ses toiles expriment un vif intérêt pour les visages et les corps dont les détails sont représentés de manière grossière et esquissée. Ici, ce n’est pas le réalisme qui intéresse l’artiste. Seule l’expression des formes mouvantes l’interpelle et lui permet de donner sens à ses tumultes intimes. Les couleurs sont vives, puissantes et expressives et contrastent de manière nette avec l’apparente morbidité du sujet représenté.

          Les créations de Jacques Grinberg dénoncent à travers un traitement spontané et libéré de la couleur les travers de la société. Leur langage est politique, volontairement violent, brutal et acerbe. L’artiste se revendique anti-bourgeois, anti-militariste et dénonce l’oppression, la censure et l’isolement. D’une tendance sensiblement abstraite, ses toiles oscillent entre une approche figurative expressionniste et une conception cubiste des formes. Si la génération précédente n’a pas souhaité se confronter directement aux blessures de guerre, Grinberg, lui, ose s’y frotter pour observer de près l’ignominie et l’atrocité humaines. Son art est dur et résolument agressif mais politique et engagé.

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© Jacques Grinberg, La censure, 1993

          Si le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris se voit aujourd’hui doté d’une partie de la production de l’artiste, c’est à la demande de Marie Deniau, belle-fille du peintre qui a estimé que ses créations devaient être rendues publiques. Ainsi, nous ne pouvons que nous réjouir car quel autre meilleur moyen que de consacrer une salle entière à ces oeuvres pour donner à voir au plus grand nombre le talent et l’originalité de cet artiste dont on a pendant si longtemps ignoré le nom ?

Au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
Jusqu’au 18 septembre 2016
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