Julieta de Pedro Almodóvar, 2016

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© El Deseo D.A.S.L.U., Photo Nico Busto

          Réalisateur et producteur espagnol de 66 ans, Pedro Almodóvar a débuté sa filmographie avec une série de courts-métrages expérimentaux. C’est en 1980 qu’il réalise son premier long métrage, Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón, et exprime son goût pour l’underground, la marginalité et la liberté. En 1988, Mujeres al borde de un ataque de nervios, plus apprécié à l’étranger qu’en Espagne, marque le début de sa carrière internationale. Le réalisateur fait preuve d’une esthétique de plus en plus sophistiquée notamment grâce à un travail en coproduction avec TF1. Depuis les années 1990, Almodóvar remporte de nombreuses récompenses et ne cesse de surprendre en conciliant films à grand public et anticonformisme.

           Son dernier film, Julieta, sorti en mai 2016, retrace le parcours d’une femme d’une cinquantaine d’années qui s’apprête à quitter Madrid avec son nouveau compagnon pour s’installer au Portugal. Une rencontre va cependant la retenir dans la capitale espagnole et la replonger dans le passé. Portraits de femmes, abandons complexés et paysages galiciens, c’est ainsi que Pedro Almodóvar a coloré le Festival de Cannes cette année en adaptant la nouvelle de l’écrivaine canadienne Alice Munro.

julieta_5594793© Julieta, Pedro Almodóvar

          En reprenant la métaphore hitchcockienne de la fugacité du temps, Pedro Almodóvar part d’un voyage en train dans les années 1980 pour provoquer une rencontre entre Julieta, professeure de philologie, et Xoan, un pêcheur galicien. Une histoire d’amour spontanée et charnelle débute alors et va déterminer le destin des personnages sur plusieurs générations. Tout le film consiste en cette analepse narrative qui permet de passer d’une Julieta jeune et passionnée – Adriana Ugarte – à une Julieta brisée, incarnée par Emma Suárez. Avec Julieta, Pedro Almodóvar nous épargne de tout humour ou de pause dramatique pour ne laisser place qu’au fatalisme et la culpabilité. Le spectateur passe 1h39 la gorge nouée, en attendant que la vérité explose, que le pardon surgisse, que le mimétisme s’arrête et que l’amour triomphe, en vain. Julieta est la première tragédie de réalisateur, un hymne à la souffrance tout en rouge et noir, qu’il semble maîtriser.

           En plus de ce flashback narratif, l’analepse est aussi cinématographique. En effet, on retrouve dans Julieta le style singulier de Pedro Almodóvar pendant la « Movida Española » : débauche, nudité, exubérance et spontanéité qui rappellent la libération sociale, politique et artistique de la transition démocratique espagnole des années 1980. S’il avait laissé de côté depuis quelques années sa période de cinéma indépendant et libéré pour satisfaire un public éclectique, attiré par le star system – avec des films comme Los Amantes Pasajeros ou la Piel que Habito -, Julieta permet de retrouver ces particularités péninsulaires.

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© El Deseo – Manolo Pavón

            La progression narrative aussi irrégulière qu’onirique du film est aussi marquée par un travail cinématographique poussé. Les couleurs chaudes et contrastées, les gros plans à répétition, les surcadrages, permettent alors une photographie à couper le souffle et un visionnage presque contemplatif.

         Pedro Almodóvar va plus loin en intégrant une touche symbolique au contenu. Le monde hellénique, et plus particulièrement le mythe d’Ulysse et Calypso que Julieta explique à ses élèves pendant son cours accentue le contenu imaginaire et poétique du film. En effet la mer fait partie intégrante des protagonistes, qui rejoint celui de la mère, deux notions aussi profondes que problématiques. Avec Julieta, Pedro Almodóvar fait passer les rebondissements au second plan pour favoriser les émotions sans tomber dans le pathos. La combinaison entre une évolution dramatique semblable à un rêve, des personnages touchants et une mise en scène subtile permet un film abouti et réussi.

La bande-annonce

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