La Nuit Noire à Paris

Les docks

Paris nous invitait samedi dernier à déambuler tels des noctambules dans une Grande Randonnée Artistique de 19h du soir à 7h du matin.

Ici pas de marquage sur l’écorce d’un chêne pour se repérer dans la forêt mais une ligne bleue taguée sur l’asphalte puant de notre chère capitale pour retrouver son chemin parmi les grands “haussmanniens”. Douze heures en continu nous étaient offertes afin de découvrir ce que nous cachaient les six points de vus de l’itinéraire GRA, traversant essentiellement la rive gauche de Paris.

19:30.

Nous voilà à Hôtel de Ville, prêts à démarrer le marathon de la nuit. Première déception en découvrant la maigre ligne bleu-pâlo à moitié effacée censée nous guider dans cette randonnée. Après tout, nous avons une carte de l’itinéraire, délivrée par le camion Time Out, place de l’Hôtel de Ville.

Nous courons à présent rue Lobau voir le grand maître dédalien Yamamoto ainsi que l’artiste chimiquement poète Hicham Berrada. Mais rappelons que la nuit blanche de Paris rassemble plus d’un million de randonneurs artistiques et que nous ne sommes donc pas les seuls à vouloir observer le Japonais et décanter le Marocain. Une file indienne se tisse devant le salon de la tapisserie où a lieu la création du labyrinthe de Yamamoto et la projection vidéo de Berrada. Quelle déception que ce soit en intérieur, et qu’il y ait autant d’attente pour aller se perdre dedans ! Nous décidons d’aller directement au Panthéon (situé à environ une vingtaine de minutes de marche) où nous attendent Johann Le Guillerm et sa performance transumante ainsi que Imran Qureshi proposant une installation participative, visuelle et sonore.

JR au Panthéon

20:15. Panthéon nous voilà. Johann t’es pas là. Sa performance est retardée suite à une manifestation. Nous décidons d’aller jeter un coup d’œil chez Qureshi mais celui-ci est caché dans la bibliothèque Sainte-Genevieve. Je ne referai pas le topos sur les 1 millions de visiteurs et la taille de leur queue. C’est raté pour goûter au sang pakistanais. Il commence à pleuvoir. On commence à se demander ce que l’on fait ici.

On décide de se reposer, en paix, au Panthéon, sous les regards bienveillants de la coupole de JR.

Quelques minutes plus tard, Johann Le Guillerm et son équipe commencent enfin l’assemblage de ces curieux carrelets de bois à la fois solides et fragiles. L’œuvre prend peu à peu vie. Elle se déploie et se replie : elle respire. Et nous respirons à notre tour de la poésie que dégage cette Transumante. Cette dernière vivra encore tout au long de la nuit pendant que nous partons, direction Austerlitz pour un nouveau point de vu.

La transumanteLa transumante

Pablo Valbuena nous attend sur les voies de la nouvelle Gare d’Austerlitz avec une installation visuelle et sonore, “conçue spécialement pour mettre en valeur les qualités et la structure intérieure de ce lieu insolite”. Autant dire que c’est “the place to be” ce soir là, une œuvre colossale (un espace de 500 mètres de long), “cinématiquement expérimentale”, avec une fonction inauguratrice car ce lieu était encore jusque là fermé au public. Autant dire que tout le monde avait compris l’importance de cette œuvre et que les centaines de milliers de visiteurs se sont tous retrouvés en même temps devant la gare, créant à leur tour une installation performative : la file d’attente de deux heures. Alors certes nous avons jusque 7h du matin pour voir l’œuvre mais pour les travailleurs du dimanche, les banlieusards soumis aux horaires du RER, les narcoleptiques, les papis-mamis, les baby et j’en passe, le temps nous est compté ! Il est donc inimaginable de perdre deux heures de la nuit blanche à attendre dans cette queue leu-leu peu folklorique.

VIDEO

22:00. Nous sommes dépités, dénués de toute envie d’aller découvrir de nouvelles files d’attente. Nous décidons tout de même de poursuivre la randonnée sur les quais des Docks mais le poids et l’ennui nous courbent le dos. Agacés, nous n’apprécions même plus l’œuvre masturbatoire de Hicham Berrada … Le déménagement des SDF du pont Charles De Gaulle dû au video-projecteur leur éblouissant les yeux, est bien plus intéressant que tout autres œuvres ici présentes, une vision plus choquante qu’une mise en scène de Rodrigo Garcia. Même dans la rue, l’art reste visiblement amené pour l’élite.

Notre randonnée s’arrêtera finalement quai de la gare, épuisée par la saturation d’attente sur chaque spot. Peu courageux peut être mais c’est ainsi que cette belle randonnée artistique se termina.

La nuit blanche de Paris n’a pas été vécue de la même façon par tout le monde. Les insomniaques auront eu la chance de découvrir plus de points de vus. Les plus courageux auront pu voir des œuvres majeures. Les grands explorateurs bien préparés et organisés ont surement réussi à voir tout ce qu’ils avaient prévus de voir. Mais pour une grande partie des randonneurs naïfs, pensant se laisser guider par une ligne bleue sans rien avoir réellement prévu, se retrouve coincés par la foule. Il faut aussi avouer que le temps pluvieux y a fait beaucoup dans notre dépression intérieure. Le plus regrettable a été d’avoir rassembler toutes les œuvres sur une même place, comme au Panthéon par exemple, où alors la foule n’est pas éparpillée dans un quartier mais confinée sur une même place créant alors un bain à remous impressionnant. Aussi, trop de créations étaient cachées dans des lieux couverts comme le sont le salon de la tapisserie, la bibliographie Sainte Geneviève, la Gare d’Austerlitz… dessinant alors des files indiennes interminables. Ce qui aurait été préférable, c’est que durant le parcours reliant deux points de vus différents (situés à un intervalle de 20 minutes de marche chacun) il y ait des exposition photos, des musiciens nomades, des projections vidéos.. Ce qui aurait décanté la masse de randonneurs. Les œuvres les plus agréables à regarder restèrent les statues suspendues de Antony Gormley et Mark Jenkins, où même les 1 millions de promeneurs ne pouvaient nous empêcher de les contempler.

L’impatient agoraphobe que je suis à été déçu mais j’espère que les noctambules courageux et passionnés que vous êtes ont néanmoins apprécié cette nuit blanche à Paris.

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