« L’Amour de loin », Amin Maalouf (2001)

Amin Maalouf, L'amour de loin (2001) aux éditions Grasset, 96 pp

Amin Maalouf, L’amour de loin (2001) aux éditions Grasset, 96 pp.

Auteur de renommée internationale, Amin Maalouf est un écrivain contemporain – romancier et essayiste – franco-libanais. Il est notamment connu pour avoir écrit différents romans historiques tels que Le Rocher de Tanios (1993) ou encore des essais historico-politiques comme Les Identités meurtrières (1998) ou Les Croisades vues par les arabes (1983). Néanmoins, Amin Maalouf ne s’est pas seulement adonné à l’écriture romanesque ni à l’écriture essayiste. Il s’est également livré à l’écriture de livrets d’opéra. Il a écrit, entre autres, Adriana Mater (2006), La Passion de Simone et Émilie (2006). Toutes ses pièces d’opéra furent composées a posteriori par la finlandaise Kaija Saariaho.

          Son tout premier livret d’opéra intitulé L’Amour de loin et publié en 2001 aux éditions Grasset a été composé par Kaija Saariaho et mis en scène par Peter Sellars. Il fut créé à Salzbourg en août 2000 sous la direction musicale de Kent Nagano.

          Dans ce livret composé de cinq actes, l’intrigue repose sur trois personnages : Jaufré Rudel, Prince de Blaye et troubadour, Clémence, Comtesse de Tripoli et Le Pèlerin. L’action se déroule au XIIe siècle entre mer et terre, Tripoli et Aquitaine. Nous retrouvons là un cadre spatial particulièrement affectionné par Amin Maalouf dans l’ensemble de ses œuvres : la relation entre l’Orient et l’Occident, éternelle rivalité et complicité. Un prince du Sud-Ouest de la France, Jaufré de Rudel, las des plaisirs frivoles et des amourettes futiles, est en quête d’amour à distance et chante la femme aimée, rêvée et imaginée au moyen d’une « vièle » ou de ce qui serait un « luth arabe ». Entendant ainsi les plaintes et les chants du troubadour adressés à son amour de loin, un pèlerin touché par l’état du Prince va à son encontre et lui révèle l’existence d’une femme qui répond en tout point à la description de la femme fantasmée par Jaufré. Il s’agit de la Comtesse Clémence de Tripoli. Suite à sa révélation, le pèlerin abandonne le Prince désespéré et languis d’amour pour s’en retourner vers les rivages du Levant… Il apprend ainsi à la Comtesse qu’elle est aimée par un homme à qui elle est inconnue, qui lui est lui-même inconnu et qui se trouve sur l’autre versant de la Méditerranée. Émue et troublée, elle se met à rêver de ce troubadour princier. De son côté, après avoir appris par le pèlerin que Clémence sait tout de lui et de ses sentiments, Jaufré décide, sur un coup de tête, de prendre la mer avec ce dernier pour la rejoindre et lui chanter de près son amour.

          À travers ce livret d’opéra, Amin Maalouf emporte son lecteur au cœur du Moyen Âge. Il revisite, ainsi, un thème profondément ancré dans l’imaginaire littéraire médiéval. En effet, le thème de « l’amour de loin » a été inventé par les troubadours (poètes et musiciens de langue d’oc, du Sud de la France et plus précisément d’Aquitaine) dans la première moitié du XIIe siècle. Le poète chante et énonce son amour à la femme aimée qu’il ne peut atteindre :

La femme que je désire est si loin, si loin,
Que jamais mes bras ne se refermeront autour d’elle.

Le lyrisme des troubadours exprime une louange toujours récompensée pour la dame inaccessible :

Belle sans l’arrogance de la beauté,
Noble, sans l’arrogance de la noblesse,
Pieuse, sans l’arrogance de la piété…

          L’amour demeure dans le cadre du domaine virtuel. Il y a une idéalisation de la femme et une forme d’éloignement qui incarne l’idéal d’un amour pur, vrai et chaste. C’est le principe de la fin’amor ou de l’amour courtois : le cri poétique du troubadour exprime l’impossibilité de l’amour et les louanges de la femme.

          Véritable passionné d’Histoire, Amin Maalouf réécrit l’œuvre du troubadour Jaufré Rudel puisque ce dernier a véritablement existé : il fut Prince de Blaye, épris de la Comtesse de Tripoli (Hodierne de Jérusalem) sans l’avoir jamais vue et s’en alla à sa rencontre en prenant la mer pour l’Orient. L’histoire qui nous est contée entremêle fiction et réalité. Notre souffle est jusqu’à la fin retenu par le récit. Le lyrisme du troubadour croise le lyrisme de notre conteur et poète invétéré. Entre attente, espoir et désillusion, le lecteur ne cesse de vivre au rythme des émotions véhiculées par les personnages opératiques.