L’art contemporain pour une nulle

William Wegman Toy

© William Wegman Toy

          J’avais tout prévu avant d’y aller : j’avais téléchargé l’application dédiée à l’évènement sur mon téléphone, j’avais emprunté « L’art contemporain mode d’emploi » d’Elisabeth Couturier à la bibliothèque et surtout, j’avais essayé de mettre mes a prioris de côté. C’est ainsi que dimanche dernier, j’ai décidé d’aller faire un tour à Art Paris Art Fair, le rendez-vous printanier des esthètes, avec une idée en tête : avoir tout compris de l’art contemporain à la sortie de ma visite.

          Il faut dire que ça n’était pas gagné d’avance. Pour moi l’art contemporain c’est quoi ? C’est la « Nana » de Niki de Saint Phalle, ce sont les « bonhommes » colorés de Keith Haring et puis, tiens, c’est aussi ce homard géant de Jeff Koons accroché à Versailles. La voilà la vérité : ma connaissance de l’art contemporain se limitait à trois noms. Mais grâce à cette foire qui a pris place sous l’immense coupole du Grand Palais, j’ai appris que l’art contemporain c’était aussi des figurines de Ronald McDonald qui décapitent des bœufs à coup de tronçonneuse, un cercueil en lego et une représentation de lapins sauteurs en pleine montagne. Mais commençons par le commencement.

Ravinder Reddy Sans titre

© Ravinder Reddy Sans titre

          L’art contemporain, je l’avoue, m’effraie. D’une peur finalement toute simple : celle de ne pas être assez à la hauteur pour en discerner les messages. Pour « saisir l’instant ». Je n’ai pas fait d’études en histoire de l’art, j’achète « Connaissance des Arts » une fois dans l’année parce que cela fait bien dans ma bibliothèque et je n’oublie pas de visiter une exposition une fois par mois. Voilà mon profil. Et surtout, voilà le problème : je ne suis pas une spécialiste. Plusieurs questions me taraudaient donc, à mon arrivée à Art Paris Art Fair : me trouverai-je l’air ridicule devant les œuvres exposées ? Parviendrai-je à cerner ce que les artistes ont voulu dire ? Et surtout : ressentirai-je de l’émotion ?

C’est quoi pour vous l’art contemporain ?

Rafael Barrios Dislocated Vertical in 3 Temps

© Rafael Barrios Dislocated Vertical in 3 Temps

          Je décide d’attaquer la visite en interrogeant les quatre premières personnes qui se trouvent sur mon chemin, en leur posant à tous la même question : « c’est quoi pour vous, l’art contemporain ? » Pour me rassurer peut-être, en espérant entendre des avis aussi perdus que le mien.

Mathias, 23 ans, juriste et visiteur de Art Paris Art Fair

C’est un art qui m’intrigue, mais que je ne comprends pas toujours. S’il y a quelque chose que j’apprécie dans l’art contemporain, c’est la démarche de prise de risque et le fait que cela touche à de nombreux supports.

Sylvie, 45 ans, chargée de promotion pour le magazine L’Officiel Art

Ca ne se limite pas à quelques tableaux ou quelques installations. On parle souvent d’art plastique… Mais l’art contemporain touche aussi la littérature, le design, la mode, l’architecture ! Ca touche à la vie et ça casse les codes. C’est un véritable lien entre toutes les formes d’arts et dans lequel les interactions sont les plus importantes.

Stéphane, 44 ans, directeur de la galerie Arts d’Australie

L’art contemporain, pour moi, c’est l’art aborigène. Je trouve que c’est une ouverture sur le monde. C’est l’émotion. C’est une connexion avec ce qui nous environne, une certaine transmission et une fraicheur.

Béatrice, 28 ans responsable du stand Beaux Arts Magazine

On parle souvent d’art contempo-rien. C’est un peu ça quand même. On réalise une belle œuvre et après on est côté. Après on se permet de faire une tasse avec son nom écrit dessus et de vendre ça des millions… Mais pour moi, le vrai art contemporain c’est celui qui reflète la société d’aujourd’hui. Ce ne sont pas forcément des choses abstraites qui ne veulent rien dire.

Les propos de mes interviewés me rassurent. Ca parle de compréhension de l’art, d’œuvres qui ont du sens mais aussi d’émotion. C’est d’un pas plus affermi que je pénètre alors dans le labyrinthe de galeries qui s’ouvre à moi.

 

Pouvez-vous m’expliquer cette oeuvre ?

Christopher Winter Magic Mountain

Sept petits tableaux noirs accrochés les uns en dessous des autres. Sur leurs toiles, le mot SENTIMENTAL imprimé et répété plusieurs fois. Ca commence bien. Je me dirige vers la personne qui gère le stand et me présente rapidement. Je lui fais immédiatement part de mon problème : « Je ne comprends pas cette œuvre. Pouvez-vous me l’expliquer ? ». Mon interlocuteur n’est malheureusement pas l’artiste en question, mais il tente de me répondre. « Vous avez vraiment choisi celle qu’il ne fallait pas ! Il s’agit d’une œuvre d’un artiste malgache qui est exposée ici en avant-première. Il faut vraiment la voir dans son ensemble ! C’est un travail réalisé à partir du mot sentimental ». ( Ah bon ? ). Pas de chance… Je continue la visite.

Autour de moi, des tableaux, des sculptures à la pelle. Il y en a presque trop mais c’est pourtant enthousiasmée que j’arpente ce dédale contemporain. Une photo d’un chien enchevêtré dans des tubes en carton. C’est étrange oui, mais je trouve ça drôle. Si je trouve ça drôle, c’est que cela me touche un peu. On avance. Un tableau rouge et blanc, rempli de cubes avec une impression 3D. Je trouve ça beau. Il ferait bien dans mon salon. Tout ça commence à me plaire.

J’arrive dans l’espace design. Une installation de Matali Crasset propose aux visiteurs un documentaire retraçant l’activité de son atelier. J’entreprends de m’assoir. Je doute. Ce siège recouvert de mousse turquoise fait-il partie de l’œuvre et peut-on y poser nos fesses ?

C’est à ce moment là, vers 14h27 que je l’ai aperçue. L’œuvre qui m’a fait comprendre que l’art contemporain peut émouvoir. Celle qui avait tout, celle qui m’a prise dans ses bras, celle que j’ai embrassée. Elle, c’est « Light bowl » de Paul Riley.

Light Bowl, Paul Riley

© Light Bowl, Paul Riley

Elle me donne une impression de vide total. Elle me fait penser à un petit déjeuner seul le matin. Le tout réchauffé par un rouge passion qui prend aux tripes. Une jeune fille m’éclaire. « C’est avant tout un trompe-l’œil. C’est une réflexion, une peinture qui nous rappelle brutalement l’illusion ». Je lui avoue tout de go mon coup de foudre et l’impression de solitude qu’elle me renvoie. Elle me répond : « Tout à fait ! La solitude fait partie de cette œuvre. Ce peintre est avant tout un collectionneur qui peint des objets qui le fascinent tout particulièrement ». Elle m’indique la petite biographie de Paul Riley juste en-dessous : « Cette composition ainsi centrée permet au spectateur de méditer sur l’objet dépeint et ainsi, par cet exercice du regard le poids psychologique de l’objet est transféré de l’artiste au spectateur ».

Une méditation sur un bol ? Je préfère ma métaphore de la solitude. Et puis je ne suis pas complètement à côté de la plaque : une spécialiste a confirmé ma thèse. L’art contemporain, c’est sûrement un peu ça je suppose. Il y a mille interprétations possibles, l’important étant que l’une d’entre elles réussisse à nous subjuguer.

Alors, Art Paris Art Fair, à faire ou non lorsqu’on n’est pas un spécialiste du genre ? Eh bien oui ! Evidemment, je n’ai pas été touchée par tout. C’est parfois un peu capillo-tracté. Evidemment j’ai cru qu’on se moquait de moi par moments (le fond blanc avec tâche noire au milieu était bel et bien présent à Art Paris Art Fair). Mais il y a aussi des œuvres que j’ai aimées, d’autres qui m’ont fait réagir. J’ai eu l’impression d’emporter avec moi quelque chose de ce qu’a voulu divulguer l’artiste et même… quelque chose de différent de son message. Mais au fait, comprendre l’art, c’est quoi au juste ? C’est Mathias, mon premier visiteur interrogé qui, me semble-t-il, le dit le mieux. « C’est ressentir quelque chose… une émotion bien particulière». Aussi simple que ça!

Article publié sur lemonde.fr en Avril 2013

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