L’art de l’amour au temps des Geishas

       Il y a quelque chose d’unique dans l’art japonais, quelque chose qui le caractérise de manière intemporelle : l’équilibre trouvé entre la crudité des sujets et la délicatesse du traitement plastique. L’exposition qui se tient à la Pinacothèque de Paris L’art de l’amour au temps des Geishas nous introduit dans cet art subtil propre au Japon, mais aussi dans le mode de vie et de pensée de cette culture. Plus précisément, cette exposition traite de la production d’estampes de la Période d’Edo (1603-1867) et immisce le spectateur dans un art encore trop méconnu : l’art de l’amour, l’art érotique, des femmes fantasmées aux parures divines à l’intimité des couples dévoilée…

 

       Lorsque le Régime militaire s’installe au Japon en 1603, le chef de guerre Tokugawa Leyasu instaure Edo (actuel Tokyo) pour capitale. C’est à partir de cette date que l’expansion démographique et l’urbanisation de la ville croissent. De nouveaux quartiers de plaisirs émergent où il fait bon de se divertir : spectacles de marionnettes, célèbres maisons de thé et maisons closes, écrins de beautés féminines. Les artistes voient alors en cette effervescence urbaine de nouvelles sources d’inspiration et se plaisent à représenter ces quartiers de plaisirs ainsi que leurs activités. Ceci marque l’apparition d’un mouvement culturel particulier, qui prône une conception hédoniste de l’existence : l’ukiyo-e, terme que l’on traduit littéralement par « les images du monde flottant ». Dès les premiers temps de ce mouvement, les beautés féminines (bijinga) interpellent les artistes. Nous sont présentées dans cette exposition des gravures où figurent des bijinga, dans ce qui peut être nommées de scènes de genre : elles se préparent, se coiffent, certaines se promènent sur un fond de montagnes mélancoliques japonaises et de ciel bleu pâle. Elles sont vêtues de kimonos aux couleurs vives et franches, coiffées de hauts chignons, elles sont la représentation – même de l’élégance, de la séduction. Les visages sont ovales, blancs et contrastent avec la chevelure sombre de ces femmes – fantasmes. Les nuques sont toujours dévoilées et bien visibles car elles sont une zone extrêmement séductrice dans la culture japonaise. La délicatesse du modelé, notamment celui des petites mains, vient appuyer leur grâce et leur douceur.

 

Keisai Eisen, vers 1820

 

Miyagawa Shuntei, Douze mois de belles femmes (ici le mois de Janvier), 1898-1899.

Miyagawa Shuntei, Douze mois de belles femmes (ici le mois de Janvier), 1898-1899.

 

       L’art du shunga ou « images du printemps » connaît aussi un véritable perfectionnement et c’est plus précisément sur cet art que porte l’exposition dont nous parlons ici. L’Ukiyo-e, qui revendique la satisfaction et la jouissance des plaisirs, engendre le développement d’un art érotique nourri de fantasmes dont la femme occupe une place centrale. Dans un premier temps, le shunga met le couple en acte sexuel au centre de la composition. Les scènes sont dépourvues de tout décor, les vêtements des amants aux couleurs vives s’opposent à la blancheur des peaux. Les corps de ces derniers ne sont presque pas dissociables, c’est pourquoi il émane de ces compositions une tendresse et une douceur particulières.

 

Tsukioka Settei. Image de printemps, 1710-1787.

Tsukioka Settei. Image de printemps, 1710-1787.

 

       Puis, dans un second temps (entre 1760 et 1790) l’art du shunga tend à mettre en scène les couples qui s’aiment : le décor est présent, détaillé, parfois un troisième personnage au statut de voyeur intervient. Ici la femme prend une dimension presque divine, elle est une source de plaisir et de séduction infinie. Si l’on avait plutôt l’impression d’être immiscé dans l’intimité de deux amoureux, on a ici d’avantage la sensation de se trouver dans une maison à thé, aux célèbres courtisanes. L’intérêt porté aux motifs et couleurs des kimonos n’en est pas moindre, ceux-ci restent un enjeu plastique pour les artistes car ils ajoutent à la finesse de la composition. Le modelé des amants et plus précisément celui de leurs membres donne une sensation de caresse permanente, ils s’effleurent à peine. Seul leur sexe assombri par les poils interrompt la grâce des corps.

Isoda Koryusai, Douze rencontres sur la voie de l'érotisme. Vers 1775-1777.

Isoda Koryusai, Douze rencontres sur la voie de l’érotisme. Vers 1775-1777.

Kitao Masayoshi, L'on devient intimes grâce aux actes d'amour nocturnes, vers 1780-1800.

Kitao Masayoshi, L’on devient intimes grâce aux actes d’amour nocturnes, vers 1780-1800.

 

      Enfin, dans un troisième temps (de 1790 à 1820) l’art du shunga est marqué par une réflexion sur le réalisme des corps, la représentation du plaisir sexuel est d’avantage mis en exergue que la tendresse des deux amants. Les œuvres d’Utamaro marquent et nourrissent cette réflexion. La souplesse des corps et les diverses positions qu’ils occupent appuient sur la recherche de réalisme des compositions. La femme n’est pas une icône divinisée, elle est plus réelle, plus active, elle joue et satisfait les désirs de l’homme. Les sexes sont disproportionnés, détaillés comme s’ils devaient être le point focal de notre attention.

utamaro

Kitagawa Utamaro, Livre illustré: l’étreinte de Komachi, 1802.

Kitagawa Utamaro

Kitagawa Utamaro, Livre illustré: l’étreinte de Komachi, 1802.

       On aura également le plaisir de trouver quelques œuvres plus tardives, notamment de Hokusai et Hiroshige. Ces derniers, toujours dans l’art du shunga, prolongent la réflexion sur la représentation de l’érotisme au profit d’un rendu plus ardent, presque plus agressif. Les corps sont enchevêtrés et l’érotisme est exacerbé par la palette chromatique vive et contrastée. En outre, l’expressivité des visages est travaillée afin d’appuyer sur la jouissance des amants.

 

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Utagawa Kuniyoshi, Le sourire de la fleur, vers 1850-1855.

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Utagawa Kunimaro (attribué à). Vers 1850.

 

       Ceci nous invite à nous interroger sur notre première problématique : où est cet équilibre entre la crudité de l’acte sexuel représenté et la délicatesse du traitement plastique dont les artistes japonais ont le secret ? Est-ce dans le visage doux et pâle des femmes ? Est-ce dans l’incroyable tendresse qui émane des couples ? Est-ce dans la beauté chromatique, la délicatesse des modelés, la subtilité du trait ? Il n’est pas étonnant que les artistes plus contemporains occidentaux tels que Manet, Monet, Toulouse-Lautrec (et tant d’autres) virent en ces maîtres japonais un exemple à suivre tant le réalisme des corps et des sexes n’obstruent en rien la beauté de la composition. L’on peut notamment penser à la peau des femmes chez Manet qui est d’une blancheur laiteuse, pareille à celles des Bijinga. En outre, l’art du shunga de la Période d’Edo révèle à nos yeux d’occidentaux l’avance et l’ouverture de la production artistique japonaise du XVIIe siècle au XIXe siècle, comparée à la nôtre à ces mêmes périodes: la représentation de l’acte sexuel était bannie des œuvres, les sexes des hommes diminués pour être le moins visibles possible, ceux des femmes étaient gommés et inexistants, la nudité n’était tolérée que sous couvert de sujets mythologiques … Il fallut attendre que Courbet nous fasse Les Origines du monde (1866) pour voir un sexe féminin proche de la réalité…

          C’est pourquoi la Pinacothèque de Paris est parvenu à dévoiler, pour l’une des premières fois en France, cet art peu connu qui a influencé nos artistes contemporains. Cette exposition nous plonge dans de nouvelles couleurs, un dessin nouveau, dans une esthétique du sexe unique et surtout dans la manière dont il est conçu dans la culture japonaise: beau, réel, essentiel, subtil.

L’Art de l’amour au temps des Geishas à la Pinacothèque de Paris

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