L’Institut du Monde arabe – La culture préislamique, le berceau du savoir occidental

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© BNF, Folio 68, Recto : Maqama 22 : Aby Zayd et Al – Harith naviguant, peint et calligraphié par al – Wasiti Irak, 1237

« Dans nos siècles de barbarie et d’ignorance, qui suivirent la décadence et le déchirement de l’empire romain, nous reçûmes presque tout des Arabes : astronomie, chimie, médecine, et surtout des remèdes plus doux et plus salutaires que ceux qui avaient été connus des Grecs et des Romains. L’algèbre est de l’invention de ces Arabes ; notre arithmétique même nous fut apportée par eux ».

Voltaire

« Les Arabes ont été pendant cinq cents ans la nation la plus éclairée du monde. C’est à eux que nous devons notre système de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules et les montres. Rien de plus élégant, de plus ingénieux, de plus morale que la littérature persane, et en général, tout ce qui est sorti de la plume des littérateurs de Bagdad et Bassora. »

Napoléon Bonaparte

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         Toutes les grandes figures de l’Histoire s’accordent pour dire que la civilisation musulmane est le berceau de notre savoir : algèbre, arithmétique, astronomie, littérature… Née de l’Arabie préislamique, la civilisation musulmane a longtemps influé sur les connaissances de l’Occident. Mais comment en est-elle arrivée là ? L’ancêtre de cette civilisation, la culture préislamique d’Arabie, se révèle être, selon beaucoup d’historiens, obscurantiste et en retard par rapport aux autres cultures. L’Institut du Monde Arabe de Paris, fondé en 1980, se propose de retracer l’histoire de cette civilisation dans tous ses aspects : intellectuel bien sûr, mais aussi marchand, linguistique et géographique … Pour ce faire, la collection permanente ouverte au public est répartie à la fois de manière thématique mais également historique.

Laissez – vous guider

          Le spectateur pénètre tout d’abord dans un long couloir, relativement étroit, bordé de miroirs et d’écrans qui dévoilent le quotidien les pays musulmans d’aujourd’hui. Ce couloir, très calme, nous introduit dans une atmosphère particulière ; à la fois douce et imposante. Très vite nous nous laissons envahir par cette atmosphère qui prend possession de notre être, de nos pensées ; nous sommes dès lors fin près à plonger dans l’histoire de cette civilisation. Un panneau vient nous indiquer la nature du territoire de l’Arabie : très vaste, fait de plats, de reliefs au Sud et d’oasis au centre. La multiplicité de ces données géographiques conduit nécessairement à celle des pratiques culturelles. On y trouve à la fois des populations sédentaires et nomades, qui pratiquent l’agriculture au Sud et cultivent des céréales en son centre. Des auteurs gréco-latins divisaient ce territoire de l’Arabie en trois régions différentes.

© Ali al-Qushji présentant ses œuvres au sultan Mehmed Ier

 

 

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© L’Arabie au temps de Mahomet [http://cedidoca.diocese-alsace.fr/]

          Au Sud se trouvait « l’Arabie heureuse », pourvue de conditions climatiques relativement favorables, ce qui encourageait diverses cultures. La côte maritime de cet espace facilitait les échanges commerciaux de fruits, d’épices, d’encens avec les Indes mais également avec l’empire Romain. Dans son Histoire Naturelle, Pline l’Ancien a ainsi affirmé qu’« au delà du débouché du Nil à Péluse se trouve, baignée par la Mer Rouge, l’Arabie dite heureuse, regorgeant de parfum et de richesses. On désigne ainsi le pays des arabes Cattabanes, Esbonites et Scenites, et hors ses frontières avec la Syrie elle est désertique, sans autre relief notable que le mont Casius.». Se trouve également l’Arabie méridionale, peuplée de sédentaires qui vivaient en marge des populations du Sud, mais aussi habitée de bédouins éleveurs de chameaux et d’agriculteurs regroupés dans les oasis. Enfin, l’Arabie septentrionale, également dite l’Arabie déserte en raison de son climat aride, regorgeait de nomades et était largement influencée par les mondes perses et byzantins. 

          Le couloir suivant évoque cette Arabie, territoire de la civilisation préislamique. Différentes statues y sont exposées ; celles-ci ornaient les sépultures des défunts. Cette coutume très courante dans l’Antiquité était également pratiquée par les Égyptiens. Ces statues et stèles retrouvées dans des ensembles funéraires représentent le plus souvent des figures humaines ou des figures animales à vocations religieuse et symbolique. 

          Nous sont ensuite présentés des gravures préhistoriques ainsi que des graffitis de caravaniers retrouvés dans les montagnes du Najrân (entre l’actuel Yémen et l’Arabie Saoudite), dont certains dateraient du VIIIe millénaire avant Jésus-Christ, ce qui démontre bien la pérennité de cette civilisation. Si cette culture a bel et bien influé sur les connaissances de l’Occident, il faut toutefois souligner que certains ensembles de gravures et sculptures monumentales laissent transparaître une influence hellénistique, et ce, plus particulièrement à l’époque de l’empire Romain. Ainsi, un détail d’une plaque funéraire représente deux frères dont la pose frontale est éminemment inspirée de l’art grec, alors que certaines stylisations rappellent le monde musulman, à l’image des écrits présents entre les deux personnages. La civilisation d’Arabie n’a pas échappé à l’importante influence qu’a eu le monde grec durant la période antique.

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Détail d’une plaque funéraire d’influence hellénistique © Laura

            Après s’être ainsi introduit aux pratiques funéraires de la civilisation d’Arabie, l’Institut nous propose d’en découvrir le quotidien et les mœurs dans la salle suivante. Cela débute par la guerre et les objets guerriers. Pendant toute l’Antiquité et dans presque toutes les civilisations, la thématique de la guerre et de la domination – aussi bien sur les animaux que sur les autres civilisations – était cruciale. Toute une série d’objets guerriers caractéristiques de la culture préislamique nous est alors présentée.

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Vases à bec verseur provenant du plateau iranien © Laura

         L’Institut nous propose enfin de découvrir toute une panoplie d’objet ayant une valeur rituelle et sacré. La culture préislamique était majoritairement idolâtre – c’est-à-dire qu’elle vénérait des dieux secondaires, surtout le dieu où la déesse tutélaire la ville – et polydémoniste, terme qui peut se définir comme « une forme de culte visant à contrôler les esprits malfaisants et les démons » (Lionel Obadia), une croyance aux génies et aux esprits. La référence aux bétyles est alors cruciale. Ces pierres, souvent des morceaux de météorites, avaient une valeur sacrée. Les peuples autochtones les considéraient comme une manifestation divine et lui vouaient un culte : elles recevaient des offrandes et étaient honorées d’un temple. 

          A travers toute cette première partie de l’Institut, le peuple préislamique est donc représenté comme une civilisation classique, largement influencée par les cultures qui l’entouraient, profondément divisée entre ses différentes régions, et qui de part ses croyances tendaient même vers une forme d’obscurantisme. Le Coran surnomme cette période préislamique comme « Jâhiliya », soit « période d’ignorance ». Il faut attendre la naissance de Mahomed en 570 à La Mecque pour que cette civilisation soit en grande partie unifiée autour d’une religion commune et devienne l’une des plus grandes cultures sur le plan intellectuel.

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© BNF, Folio 68, Maqama 22, Abu Zayd, peint et calligraphié par al – Wasiti, Irak, 1237

          Comme le souligne Philippe Hitti – historien et spécialiste de l’islam -, dans Histoire des Arabes, l’apparition de l’islam est « un grand bouleversement civilisationnel dans la vie de la péninsule arabique ». Au début du VIIè siècle, le prophète Mohamed prêche dans sa ville natale, La Mecque, une religion monothéiste – l’Islam – et combat l’idolâtrie ainsi que les différents cultes païens. Le Coran constitue le corps doctrinal de cette religion en devenir. Le prophète parvient à trouver des disciples mais est obligé de fuir La Mecque face à l’hostilité de la population, en particulier d’une aristocratie marchande. C’est l’Hégire, « le point de départ de l’ère musulmane » (Jamal Asmi, « L’Arabophonie »). Mohamed et ses disciples partent alors vers Yatrib, ancien nom de Médine, en 622, avec trois projets pour cette ville : y construire une mosquée, fraterniser avec les émigrés et les autochtones de la ville et organiser la vie communautaire à partir d’un document écrit. Le but était de réunir les différentes tribus qui vivaient alors à Yatrib afin d’organiser la vie collective de la ville et de la doter d’institution judiciaire et militaire. Face à la popularité que connut l’Islam à Yatrib, un grand nombre de Musulmans émigrèrent vers la ville. Le début de l’expansion musulmane est dès lors enclenché et va progressivement toucher tout le territoire de l’Arabie, notamment après la conversion, autour de l’année 616, du Calife Omar , dans un premier temps hostile à cette nouvelle religion, mais qui finira par en être l’un des membres clefs au point de diriger la « oumma » qui n’est autre que la communauté entière des Musulmans, indépendamment de leur nationalité ou de leurs liens sanguins, communauté apparus l’année même de l’Hégire.

           Cette nécessaire recontextualisation faite, intéressons – nous de plus près au territoire d’Arabie sous l’impulsion de la religion musulmane. Tout comme pour la civilisation préislamique, l’Institut du Monde Arabe nous invite dans un premier temps à faire face au quotidien et aux mœurs des populations islamiques. Après avoir fait une brève halte tout en découvrant les particularités de la langue arabe, le visiteur découvre les lieux et villes principales du territoire d’Arabie désormais sous l’impulsion de la religion musulmane. Une mosaïque ornant la façade de la mosquée de Damas est mise en avant. Aucune figuration humaine ou animale n’y est présente, tout n’est qu’écriture afin d’évoquer la cité musulmane idéale ainsi qu’un avant-goût du paradis. 

         Les changements apportés par la nouvelle religion islamique sont clairs : désormais, ce vaste territoire apparaît comme largement unifié autour d’une seule et même religion. Mais surtout, les populations musulmanes d’Arabie sont rapidement considérées comme les plus en avancées sur le plan intellectuel. La diffusion de la religion islamique a conduit à l’apparition d’une manière commune de penser. Sous la thématique de la « culture arabe et transmission de son savoir », l’Institut s’attarde sur de nombreux textes qui démontrent les larges connaissances de cette civilisation, et ce sur différents aspects. Tout d’abord sur un plan juridique. Un ouvrage se rapportant au Muwatta, l’une des premières rédactions de la Loi musulmane, est présenté. En plus de mettre en lumière l’avancée de cette civilisation dans le domaine juridique, ce texte souligne la volonté des dirigeants d’unir et de rassembler la population de ce vaste territoire autour de mêmes lois religieuses.

           D’autre part, un grand nombre de livres d’auteurs musulmans ont été traduit en grec et en latin, principales langues de l’Antiquité, ce qui dénote bien d’un désir d’étendre un savoir à travers le monde. Ainsi un texte de l’auteur Abû Ma’shar (IXè siècle) est alors exposé : traduit en latin au XIIè siècle sous le titre de Flores astrologiquae, cet écrit s’intéresse aux changements d’années ainsi qu’aux signes du zodiaque et des planètes.

           L’apparition des sciences dans la culture musulmane répondait originellement un but purement pratique, avant de devenir l’un des berceaux du savoir scientifique occidental : il s’agissait de connaître la direction de La Mecque, de connaître les heures pour les prières, d’irriguer les champs, … D’autre part, il faut noter la place importante que prennent les illustrations dans cet ouvrage. Cela se comprend par une conception de la beauté propre aux populations musulmanes pour lesquels un support, quel qu’il soit, peut, s’il est vierge, peut recevoir un nombre infini de couleurs ou de motifs. En ce sens la calligraphie, art trop souvent négligé, est présente dans presque tous les ouvrages littéraires, mais aussi sur des objets du quotidien tels que la céramique ou le textile. 

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© BNF

          La calligraphie se retrouve sur presque tous les supports, en langue arabe, turque ou persane. Le savoir culturel de l’Arabie musulmane s’étend à bien des domaines : l’écriture, la calligraphie, les sciences dures, mais aussi la philosophie avec des penseurs comme Al-Kindi (801-873), qui reprirent la pensée aristotélicienne et qui s’intéressa à la métaphysique, ou encore Ibn Rouch, plus connu en Occident sous le nom d’Averroès (1126-1198). Il n’est donc pas étonnant que bien des connaissances du monde occidental en héritent : nous avons bien sûr recueillis les chiffres arabes, et donc en parallèle une grande partie des connaissances en algèbre -un terme introduit par le mathématicien musulman Al-Khwârizmî- et en mathématique, à tel point qu’Amy Dahan, historienne des sciences, a affirmé que les travaux musulmans auraient « insufflé une nouvelle vie » au mathématique. Mais cette influence islamique ne se limite pas aux seules sciences dures : l’art dit irano-islamique a par exemple traversé les frontières de l’Arabie pour également peser sur l’art européen et autre. Pour citer un mouvement pictural, l’exemple de « l’Art nouveau » de la fin du XIXè siècle est révélateur, avec la présence d’arabesque -aussi dite « eslimis »-, et de courbes. En dehors des mouvements artistiques, certains artistes témoignent dans leurs œuvres de cette influence, comme l’artiste américain du XXè siècle Louis Comfort Tiffany qui a lui-même reconnu s’être en grande partie inspiré d’objets en verre iraniens.

          La civilisation préislamique illustrait à ses débuts certaines influences hellénistiques voire égyptiennes. Ses croyances étaient multiples, oscillant entre le paganisme et le polydémonisme. Il faudra attendre l’émergence de la religion musulmane après l’Hégire en 622 pour voir les peuples d’Arabie, nomades et sédentaires, se rassembler autour d’une même religion et former une civilisation dont les multiples savoirs influenceront pendant longtemps les peuples européens. Il n’est alors pas étonnant que l’époque contemporaine s’intéresse de plus en plus à cette civilisation qui marque profondément notre actualité et notre quotidien.

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