Ma fille sera caricaturiste

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Photo : Vidberg

 

          Ce matin, la France s’est réveillée dans la douleur. Elle a ouvert les yeux difficilement et s’est levée de son lit avec une boule au ventre. Elle s’est dit : « C’est vraiment arrivé. Il va falloir continuer avec cette blessure ». Charlie, aujourd’hui j’ai posé ton nom sur mon cœur en espérant qu’il soulage mes pleurs. Je n’ai pas d’autre solution que de prendre mon stylo, comme l’ont fait hier tous ces gens à République. Aujourd’hui est plus difficile à vivre qu’un autre jour, ce poids est lourd à porter. Et pourtant, tout cela s’atténue un peu lorsque je regarde les photos, les dessins et les mots qui défilent sans arrêt devant mes yeux. Cela vient de partout, d’Angleterre, d’Australie, de Norvège. Mais surtout cela vient du fin fond de mon pays : la France.

          Depuis le temps que ce moment devait arriver, les gars. Il aura fallu que ces douze-là donnent leur vie pour que nous ouvrions les yeux, un peu. Les Français regardent autour d’eux et leur fraternité renaît, dépoussiérée par des balles de kalachnikov. Il aura fallu un drame. Alors s’il vous plait, ne nous rendormons pas. Faisons en sorte que ce cauchemar devienne une force. N’enlevons pas nos images Facebook, n’enlevons pas nos bandeaux de soutien. Non. Pas tout de suite. Restons Charlie au moins un peu. Soyons impertinents, soyons insolents. Résistons, je vous en supplie. Osons l’engagement, osons nous élever. Retrouvons-nous. Allez les gars, on oublie ça, c’est pas grave ! On efface tout, c’était juste un coup de mou. Ce mauvais esprit, ces facilités nauséabondes, ces paroles et ces votes qui ont noirci notre histoire.

          Je suis fière d’être française et je ne cesserai jamais de l’être. Je connais par cœur ce sentiment, celui de mon arrogance soudaine quand je pars. Jamais je ne pourrai me lasser de mon sourire idiotement goguenard, lorsqu’on me demande d’où je viens en plein voyage. La France c’est Voltaire, Montesquieu et Rousseau. C’est certain. Mais ma France à moi, c’est surtout celle d’Akhenaton, Florence Aubenas, Mouloud Achour, Léa Salamé, François Morel et j’en passe. Ma France c’est le Zidane de mes 10 ans : celui qui a fait que les citoyens de mon pays se tiennent tous par la main, un soir de juillet 1998. Ma France à moi m’a appris à m’esclaffer devant la satire et m’a fait comprendre pourquoi c’était important de le faire. C’est elle qui me construit.

          Aboyons. Aboyons fort et la tête haute. Mais aboyer, concrètement ça veut dire quoi ? Je n’ai pas l’intelligence de Charb, l’audace de Cabu ni l’ardeur de Wolinski. Mais cela peut dire ne pas avoir peur de l’ouvrir pour une fois. Cela veut dire prendre son petit courage à deux mains et l’exprimer à son échelle. Cela signifie ne pas hésiter à provoquer le débat, en famille, entre amis, entre collègues. Argumenter à sa façon, entendre l’autre, en discuter. Cela signifie défendre les journalistes, ceux qui s’engagent et risquent leur vie pour nous informer, à pas plus de 3 euros par semaine. Ne pas avoir honte d’apporter son avis. Ne pas craindre les victimes de l’ignorance.

          Instruisons-nous, lisons, soyons outrés. Nous sommes le pays des Lumières, devenons celui des volcans, des révoltés, utilisons notre héritage à bon escient. Mes enfants ne sont pas encore nés, ils ne sont même pas imaginés. Mais je veux que mon fils puisse se marrer en repensant à la une grivoise de son journal préféré, qu’il a aperçue le matin même en allant à la fac. En souriant et en pensant « putain, ils sont cons quand même ». Je veux que ma fille décortique les articles du Figaro, du Monde et de Libé parce que son esprit critique aura été aiguisé maintes et maintes fois à grand coup de connaissances. Je veux que mes enfants sachent rire de tout et qu’ils n’hésitent pas à rentrer dans le lard de leurs parents en leur disant que leur esprit commence à vieillir.

 Ma fille sera caricaturiste. Parce qu’elle n’aura pas grandi dans cette société où certains soutiennent qu’une jeune femme s’est faite violée parce que sa jupe était trop courte. Parce qu’elle aura conscience de la valeur des richesses intellectuelles et qu’elle aura appris, dans des livres, les ravages qu’a pu causer la bêtise. Parce que ma fille vivra dans une société dans laquelle l’obscurantisme sera un mauvais souvenir.

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Photo : Laurène Secondé

          Ma fille sera caricaturiste. Elle sera rebelle et défendra son pays qui lui a tant apportée. Ma fille sera caricaturiste. Enfin… peut-être qu’elle ne le souhaitera pas. Peut-être qu’elle s’intéressera plus à l’ingénierie, à la musique, à la pâtisserie, que sais-je ? Mais ma fille fera ce qu’elle voudra, parce que la liberté coulera dans ses veines.


 Charb, Cabu, Elsa, Michel, Franck, Ahmed, Honoré, Tignous, Bernard, Frédéric, Wolinski, Moustapha. J’aimerais avoir votre courage, j’aimerais avoir votre flamme. Cette flamme gardienne de notre démocratie qui nous paraissait si évidente hier encore.


          Ecoutez-moi vous douze. Je n’arrive pas à défroncer mes sourcils, je n’arrive pas à enlever cet air dur de mon visage. Je suis en colère et j’ai mal. Mais je ne veux pas que ça cesse.

Laurène Secondé

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