« Marilyn : I wanna be loved by you » à l’Hôtel de Caumont d’Aix-en-Provence

AMAGANSETT, NY - 1957: Marilyn Monroe laughs as she poses wearing an amber bead necklace in 1957 in Amagansett, New York. (Photo by Sam Shaw/Shaw Family Archives/Getty Images)

Bert Stern, La Dernière Séance, Le rire démoniaque, 1962.

Encore une exposition sur Marilyn allez-vous dire… Absolument, mais une exposition sur la relation particulière qu’elle entretenait avec la photographie et avec sa propre image, angle d’attaque assez original. Car il s’agit bien d’une relation entre l’envoûtante actrice et ses photographes ; des rencontres intimes, intenses, marquantes, fascinées et fascinantes, où s’établissaient des rapports de confiance et des jeux de séduction devant l’objectif. L’Hôtel de Caumont reconsidère la construction photographique et médiatique de cette beauté suprême immuable, définitive et éternelle, à jamais immortalisée sur papier glacé. L’exposition « Marilyn. I Wanna Be Loved By You » qui se tient actuellement à Aix-en-Provence, entend revenir sur l’essentiel de ses collaborations avec plusieurs photographes parmi lesquels : André de Dienes, Philippe Halsman, Milton H. Greene, Richard Avedon et Bert Stern. 

          Une partie de l’exposition est consacrée aux premiers clichés de Marilyn Monroe en tant que modèle et pin-up. En posant pour des photographes publicitaires de renom, elle fera la couverture de nombreux magazines, ce qui aura pour effet d’accroître sa popularité. Des boucles vaporeuses blondes platine, des yeux de biche, une bouche rouge légèrement entrouverte et surmontée d’un grain de beauté : Marilyn Monroe est née. Sa renommée médiatique lui vaudra l’image d’une femme radieuse et éblouissante à la plastique de rêve. Simultanément naît la représentation stéréotypée de la dumb blonde à l’intellect limité. Qu’importe les poncifs, au-delà du produit commercial incontestable, l’actrice saisit rapidement le pouvoir de l’image, comme le rappelle Sylvie Lécallier, l’une des commissaires de l’exposition : « Ce ne sont pas les studios qui l’ont façonnée. C’est souvent elle qui appelle les photographes, les convoque pour une séance. Elle veut qu’on la voie sous tel jour, dans tel style de reportage chez Magnum, alors que Hollywood ne diffuse que des images très léchées, en studio. Elle a besoin d’eux. Elle sait se servir de son image. Elle montre une vision d’elle qui est loin de la blonde écervelée »¹Marilyn Monroe tenait absolument à contrôler son apparence. Une fois les séances terminées, au terme de longues réunions de travail, elle analysait les planches-contacts et choisissait les représentations qu’elle désirait montrer. Son image était devenue une obsession.

          Sous le fard, il y a Norma Jeane Mortenson. Née dans un milieu modeste le 1er juin 1926 à Los Angeles, d’un père inconnu et d’une mère par intermittence, la venue au monde et l’enfance de Marilyn Monroe seront marquées par l’absence. Une absence qu’il lui faudra combler et dissimuler par des poses aguicheuses, un sourire charmeur, une joie de vivre manifeste et un bonheur revendiqué.

          L’exposition met en exergue sa démarche personnelle qui consistait à obtenir des clichés donnant une autre image d’elle-même afin de rétablir une certaine vérité par l’écriture photographique. L’ultime tentative sera La Dernière Séance² avec Bert Stern, à laquelle les commissaires de l’exposition consacrent une place fondamentale. Réalisée six semaines avant sa mort en juin 1962 pour le magazine Vogue, la séance a nécessité deux jours de prises de vues pour un résultat de près de 2 600 clichés. Bert Stern rêvait de la photographier et Marilyn se prête à l’exercice. À cette époque, elle vit une période difficile en raison de ses déceptions amoureuses et prend des médicaments de façon excessive. Durant la séance, à mesure que Marilyn multiplie les coupes de champagne coupées à la vodka, Stern intensifie ses prises. La star perfectionniste baisse alors sa garde et s’abandonne. C’est une Marilyn attachante, espiègle, spontanée, mais aussi fragile, vulnérable et écorchée que Stern donne à voir. Sur des prises de vue où le désespoir a chassé le rire sans préavis, la mélancolie et les angoisses de l’icône glamour ressurgissent. Par cette ambivalence touchante, elle nous tend, une fois les projecteurs éteints et la séance terminée, un champ/contre-champ réaliste en illustrant une mort symbolique par l’image et dans l’image. La démarche de se faire immortaliser pourrait se saisir comme une négociation perpétuelle avec l’impitoyable mort pour celle qui, à force d’avoir trop séduit, n’a pas eu le temps de vieillir.

          Une sérigraphie d’Andy Warhol provenant de la collection de Pierre Bergé vient clore de manière magistrale le parcours de l’exposition. En répétant systématiquement l’image du visage figé du sex symbol avec des couleurs électriques, l’artiste en exacerbe le glamour et paradoxalement, le rend suranné et fané. En participant à la construction du mythe, la sérigraphie prend aussi la forme d’un memento mori. Toutes les photographies de Marilyn pourraient être considérées comme autant de vanités modernes la représentant nue, endormie, se parfumant d’une goutte de Chanel n°5, posant avec des diamants et des fleurs, se regardant et se cherchant dans le miroir, comme pour nous murmurer : « Souviens-toi que tu vas mourir ».

          « L’actrice a un besoin existentiel de poser, d’être regardée, de plaire. Du début à la fin de sa carrière, l’objectif est l’outil d’une quête personnelle », conclue Sylvie Lécallier. Tous les photographes ont compris qu’elle avait besoin des caméras et des objectifs pour vivre et continuer à vivre. « I Wanna Be Loved By You », chantait-elle dans le film Certains l’aiment chaud de Billy Wilder. C’est aussi ce que demande Camille (Brigitte Bardot) à Paul (Michel Piccoli) dans la scène d’ouverture du Mépris de Jean-Luc Godard (1963). Comme Camille, Marilyn voulait être aimée « totalement, tendrement, tragiquement ». Dans une perpétuelle quête d’elle-même afin être reconnue, admirée, entendue et comprise, elle resta dépendante du regard des autres.

          Bien que davantage de photographies auraient pu être présentées, les quelques diaporamas projetés tentent de pallier ce manque. Étant donné l’ampleur de sa contribution cinématographique dans l’ensemble de sa carrière artistique, la photographie de tournage et de plateau demeure la grande absente de cette exposition. Néanmoins, le parcours se veut synthétique en condensant les collaborations artistiques importantes et a le mérite de casser les représentations caricaturales que véhiculent aujourd’hui les produits à son effigie. Pleine de verve dans sa façon de poser, elle demeure l’objet photographique par excellence, crevant littéralement l’écran et atomisant l’objectif. Cette exposition à l’Hôtel de Caumont nous offre la vision d’une femme qui n’a eu de cesse de vouloir être aimée, de conquérir le monde, de consolider et sauver sa carrière dans un élan d’introspection à travers l’image photographique.

¹ Sylvie Lécallier, « Entretien avec Sylvie Lécallier et Olivier Lorquin. Marilyn, la Vénus du XXème siècle ? », propos recueillis par Solène de Bure et Claude Pommereau, in Sylvie Lécallier, Olivier Lorquin (dir.), Marilyn. I Wanna Be Loved By You, cat. exp., [22 octobre 2016-1er mai 2017, Hôtel de Caumont-Centre d’art, Aix-en-Provence], Issy-les-Moulineaux, Beaux Arts & Cie, 2016, p. 4-5.

² L’ultime séance est plus exactement celle réalisée par Allan Grant qui a photographié la star a son domicile pour Life le 7 juillet 1962.

« Marilyn : I wanna be loved by you »
Du 22 octobre 2016 au 1er mai 2017
À l’Hôtel de Caumont-Centre d’art, Aix-en-Provence