« Mendiants et Orgueilleux », Albert Cossery (1955)

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Albert Cossery, Mendiants et Orgueilleux (éditions Julliard), 1955

Écrivain atypique aux allures de dandy, Albert Cossery est né au Caire en 1913 et mort à Paris en 2008 après avoir occupé durant soixante années consécutives la même chambre dans La Louisiane, un petit hôtel du quartier latin. Albert Cossery s’adonne à l’écriture de la ville que ce soit dans le champ romanesque ou encore dans le champ nouvelliste. Il écrit, entre autres, un recueil de nouvelles Les Hommes oubliés de Dieu qui paraît en 1941 dans l’hebdomadaire La Semaine égyptienne, puis sera publié pour la première fois à Paris en 1946 par l’éditeur Raymond Charlot sur les conseils d’Albert Camus. « Mendiants et Orgueilleux » est une œuvre romanesque parue en 1955 aux éditions Julliard.

          L’action se déroule dans une ville égyptienne au nom inconnu. Gohar, l’un des personnages principaux, est un minimaliste qui vit dans le dénuement matériel le plus total. Imparable consommateur de haschich, il vit dans la simplicité et dans l’économie des moyens. Observateur de la société des quartiers indigènes, les comportements humains le fascinent. Les Hommes constituent pour lui une sorte de divertissement. Avec son ami Yéghen, il refuse de prendre la vie au sérieux. C’est bien le caractère absurde et dérisoire de la vie qui est dépeint à travers ce roman et ces personnages. Gohar et Yéghen combattent l’ordre et les principes de la société en refusant de coopérer avec elle. Adopter une attitude de mendicité est pour eux la manière de lutter contre le pouvoir établi, dominant et dominateur. Deux réalités se font échos tout au long du récit : celle de l’imposture et celle de la simplicité. À choisir entre le progrès et la paix, Gohar et ses deux amis, Yéghen et El Kordi, optent pour la paix. Albert Cossery brosse le portrait de personnages dépouillés de tout orgueil et de dignité. C’est bien une écriture du dépouillement et de la bribe à laquelle se livre l’auteur.

Qu’ils deviennent tous mendiants. Ne suis-je pas moi-même un mendiant ? Quand nous aurons un pays où le peuple sera uniquement composé de mendiants, tu verras alors ce que deviendra cette superbe domination. Elle tombera en poussière. Crois-moi.

          Albert Cossery fait le choix d’exposer la réalité de la vie quotidienne urbaine dans sa plus profonde nature et dans son aspect le plus dénudé dans Mendiants et Orgueilleux. En effet, son œuvre pose la question de la représentation de la ville. Mais qu’est-ce que la ville ? De manière traditionnelle, nous avons tendance à définir la ville par opposition à la campagne et à la nature. La ville appartient à l’espace urbain, à l’espace de la civilisation tandis que la nature se rattache quant à elle au milieu rural, celui du primitivisme. La ville apparaît comme un espace regroupant un nombre assez important d’êtres humains qui vivent en communauté. Elle permet l’interaction et la mise en relation entre les différents hommes. Albert Cossery se livre à la contemplation d’une humanité qui évolue dans la ville. L’auteur s’applique à sonder les actions et les comportements humains. Ce sont des populations minées par la misère, la détresse et la pauvreté qui sont mises en scène. Car ce qui intéresse Albert Cossery, c’est l’écriture de la vie même, telle que nous la trouvons dans les villes populaires et indigènes. Dans une interview donnée à Michel Mitrani, Albert Cossery admet que ses œuvres sont le reflet et la « projection de la vie ».

Ils se regardèrent un instant avec un plaisir visible, presque avec tendresse, puis Gohar reprit sa marche à travers la foule. Il était parfaitement heureux. C’était presque toujours la même chose : cet émerveillement qu’il avait devant l’absurde facilité de la vie. Tout était dérisoire et facile. Il n’avait qu’à regarder autour de lui pour s’en convaincre. La misère grouillante qui l’environnait n’avait rien de tragique ; elle semblait receler en elle une mystérieuse opulence, les trésors d’une richesse inouïe et insoupçonnée. Une prodigieuse insouciance semblait présider au destin de cette foule ; toutes les abjections revêtaient ici un caractère d’innocence et de pureté. Gohar se sentait gonflé d’une sympathie fraternelle ; la futilité de toute cette misère lui apparaissait à chaque pas, et le ravissait.

          Dans son œuvre romanesque, l’écrivain s’ingénue à mettre en regard et en tension deux types de ville : la ville occidentale et la ville orientale. La ville occidentale, c’est la ville dite « européenne » : modèle de la ville riche et moderne en plein essor dans les villes orientales. En revanche, ce qui est véritablement dépeint à travers l’œuvre, c’est la ville orientale, autrement dit la ville indigène. L’accent est porté sur le caractère rudimentaire de la ville et de sa population. L’écriture se place sous le mode de l’exploration de la ville  dans ce qu’elle a de plus chaotique et de plus inavouable au regard de la société moderne, « européenne » aveugle des miséreux qui l’enserrent. En effet, les indigents sont oubliés de la société et des hautes sphères publiques et c’est bien eux qu’Albert Cossery a souhaité mettre en lumière.

          Dans Mendiants et Orgueilleux, la ville est un monde conçu sur le mode du rire et de la dérision. Elle interpelle le lecteur en fonctionnant sur le mode de l’étonnement et de l’étrangeté. En outre, nous pouvons parler de monde interloque dans le sens où la ville d’Albert Cossery offre un lieu de carnaval. La ville propose le spectacle d’une humanité cocasse, qui prête à rire et dépeint le caractère saugrenu et simple de la vie. L’écriture de la ville se place donc sous le signe du grotesque et de la dérision. À travers son œuvre, Albert Cossery use de la ville et de sa poétique comme un levier à la désacralisation d’une humanité désenchantée.