L’incolore Tzukuru Tazaki et ses années de pèlerinage – Haruki Murakami

Capture d’écran 2015-02-28 à 00.06.16

 

 Je ne suis pas critique littéraire, tout comme je ne suis pas cuisinière et pourtant, j’adore lire et faire à manger. Ici, ce sont des pages que je dévore la nuit dont je vais vous parler.

  Par Patricia Huczek

9782714456878
          En lisant les premières pages relatant la personnalité de Tzukuru Tazaki, me revient en mémoire une phrase de L’Infini, célèbre poème de Giacomo Leopardi (1819) : « Je suis mûr pour la mort, et il me paraît trop absurde, alors que je suis mort spirituellement, et que la fable de l’existence est achevée pour moi, de devoir durer encore quarante ou cinquante ans, comme m’en menace la nature. ».
 
Cet homme d’une trentaine d’années m’apparaît comme un zombie bien élevé, aux mécanismes bien huilés, accomplissant les tâches d’un être humain lambda dans une société où il ne semble pas avoir sa place. Immédiatement, on plonge dans son univers aseptisé, aux « rituels » codifiés, comme calqués sur un monde inconnu pour lui, dans le dessein non avoué de ne surtout pas se faire remarquer. « Tzukuru » signifie « celui qui construit, qui bâtit » en japonais, et notre protagoniste porte bien son nom car depuis l’enfance, il est fasciné par les gares. Les gares, lieux d’échanges et de destinations. Paradoxal pour quelqu’un qui ne semble aller nulle part. Quelqu’un qui n’est lié à rien.
 
Tzukuru Tazaki se considère lui-même comme une coquille vide, comme un être fade. Son histoire toute entière repose sur un traumatisme lié à la jeunesse, tout comme le complexe ci-dessus évoqué : au lycée, il faisait partie d’un «tout », d’un groupe harmonieux et solide composé de 2 filles et trois garçons, chacun d’eux portant un nom évoquant une couleur. Akamatsu était surnommé Rouge ; Ômi était Bleu. Des deux filles, Kurono était Noire et Shirane, Blanche. Tsukuru Tazaki, celui qui construit, était le seul à ne pas avoir de couleur.
Alors qu’ils sont tous sur le point de partir étudier à l’Université, Tsukuru doit quitter Nagoya, leur ville de naissance à tous, pour suivre sa voie à Tokyo et devenir l’ingénieur qu’il rêve d’être. Un jour, sans prévenir, Rouge l’appelle pour lui annoncer qu’aucun membre du groupe ne veut plus jamais le voir. Et c’est ainsi que l’incolore protagoniste de Haruki Murakami débute ses années de pèlerinage, tel un mort-vivant, un Jonas dans le ventre de la baleine, inconscient de sa propre mort. Pendant 5 mois, il ne songe qu’à cela. À la fin.
 
Le lecteur suit le cheminement intellectuel de cet intriguant personnage à la fois touchant, fragile, sensible et innocent que l’on sent bloqué dans un espace-temps directement lié à l’enfance. Il est une Alice au Pays des Merveilles qui cherche la bonne porte, entre mystères qui s’enchaînent et se cachent derrière de nouveaux mystères et autres secrets… on est happé, séduit, attaché, étonné, effrayé, ému. Les émotions se succèdent et l’on cherche des réponses. Celles qui délivreront Tzukuru en lui permettant de comprendre pourquoi ses amis l’ont si soudainement rejeté. Celles qui lui permettront de savoir qui il est réellement.
 
L’univers de Murakami recèle une précision horlogère. L’absence de fantaisie et la rigueur du personnage principal s’évanouissent au son du piano des pièces de Liszt, en particulier « Le mal du pays« . Apparaît alors une certaine légèreté dans la lourdeur de son mal-être, dans la musicalité qui court ces pages au gré de révélations et de sentiments liés à une part de violence trouble. Onirique, poétique et résolument moderne dans l’idée d’appartenance à un réseau, à un tout, Murakami nous emporte derrière le miroir, dans un souffle de mélancolie des années perdues de l’enfance. J’ai perçu l’histoire comme une amorce de critique de notre société « connectée », celle-la même qui nous fait perpétuellement douter de nous en confrontant nos vies à celles des autres. La sensibilité envers la beauté des choses éphémères atteint un paroxysme presque douloureux, tant les descriptions –de leur simplicité désarmante, pourtant- sont d’une finesse toute naturelle. On y retrouve avec force la notion d’empathie propre au concept esthétique japonais du « mono no aware».
 
En bouclant la dernière page, on court acquérir un prochain Murakami. Pour moi, ce sera La Ballade de l’Impossible.

Haruki Murakami – L’incolore Tzukuru Tazaki et ses années de pèlerinage
(éd. Belfond – 23€ TTC, prix conseillé)
Podcast

1 Comment

Laisser un commentaire