James Salter – Et rien d’autre (2014)

 

   

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   Je ne suis pas critique littéraire, tout comme je ne suis pas cuisinière et pourtant, j’adore lire et faire à manger. Ici, ce sont des pages que je dévore la nuit dont je vais vous parler.

 

Par Patricia Huczek

 

 

 

James Salter – Et rien d’autre, roman tentaculaire

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© James Salter, Et rien d’autre, Roman, Éditions de l’Olivier (2014), 20,90€

          Avez-vous déjà lu un tableau d’Edward Hopper ? Ces scènes de vies américaines, mélancoliques et solitaires, qui racontent des histoires fascinantes bien qu’on les devine banales. L’œil se fait voyeur et l’on pénètre dans cet univers intime de chambres d’hôtels, de « diners » et de foyers où le rêve n’a d’américain que dans le regard vierge d’un esprit d’outre-Atlantique, peut-être. En entrant dans le roman de James Salter, Et rien d’autre, nous sommes confrontés au sentiment de mettre le pied dans les rouages d’une histoire bien entamée. D’une vie qui ne nous a pas attendu pour commencer. Une galerie de portraits nous égare d’emblée et il faut puiser dans une certaine concentration pour relever que l’axe principal du livre est Philip Bowman.

          Après avoir servi sur le front asiatique durant la Seconde Guerre Mondiale, celui-ci rentre aux Etats-Unis, intègre Harvard et déchante rapidement de ses rêves de devenir journaliste. C’est dans le monde de l’édition qu’il fera une carrière que l’on comprend couronnée de succès mais que l’auteur évite de mettre au premier plan pour favoriser l’attachement à l’évolution de cet homme, au demeurant relativement timoré. Au fil des chapitres, nous suivons sa vie, rythmée par des rencontres, notamment féminines. Des femmes décrites telles de véritables déesses. Déceptions et trahisons s’enchaînent dans le microcosme new-yorkais dans lequel Philip Bowman voit défiler des figures emblématiques de l’intelligentsia de cette période d’après-guerre…

 

 

          Engouements et passions charnelles mobilisent l’esprit de cet homme que l’on sent en retrait et que le succès n’a pas corrompu, mais que l’on devine, au fond, esseulé. De Vivian à Enid, puis Christine, c’est un homme amoureux de l’écriture, des auteurs, mais surtout amoureux de l’amour qui vieillit sous nos yeux. Et pourtant… l’absence d’intrigue et la linéarité de l’écriture – brillante, bien que parfois légèrement soporifique – lui confèrent une jeunesse éternelle.

          Idéaliste, il est cet homme déçu, qui vit dans le déni d’une relation ratée, que l’on peut voir assis à lire dans son coin dans Room in New York, d’Edward Hopper. La solitude partagée, imagée et glaçante. C’est encore lui, finalement, seul au bout du comptoir dans Nighthawks … tableau lui-même inspiré de la nouvelle The Killers, d’Ernest Hemingway, que Philip cite en se dirigeant vers le « diner » de la ville de Summit.

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© Edward Hopper, Room in New York, 1932

          Philip Bowman n’est pas dépeint comme un Don Juan, on ne se l’imagine pas tel un Apollon et pourtant il séduit. Des femmes sublimes, qui plus est. Hormis quelques scènes d’un érotisme franc, tranchant avec la tiédeur de l’ensemble du récit et ses digressions d’une banalité qui étonne parfois, on retombe dans le train-train d’un homme qui n’a finalement connu que l’ambition d’une vie professionnelle riche de reconnaissance. Être « quelqu’un » est le leitmotiv non assumé de Bowman et il y parvient au détriment de parvenir à construire un foyer. Cela ne le ronge pas outre-mesure.

          Et rien d’autre, pour résumer, n’a pas atteint l’objectif de me faire aimer ses personnages qui, à l’image du protagoniste principal, sont assez plats, désincarnés. Le style est brillant et la fluidité avec laquelle les épisodes de la vie de Bowman s’enchaînent est certaine, mais on s’ennuie un peu. Trop de personnages, trop de noms à retenir, souvent pour pas grand-chose. L’univers, a contrario, séduit le nostalgique d’une Amérique qu’il a ou n’a pas connue, à grand renfort d’ambiances savamment décrites, d’univers sociaux bien distincts et de modes de pensées cohabitant dans une société métamorphosée par les conflits (en Europe et en Asie), brûlante et bouillonnante de changements.

Avez-vous déjà vu la galerie de portraits de James Salter ? Oui. Et rien d’autre…

Du même auteur

James Salter, L’Homme des hautes solitudes, Editions des deux terres, 2003

James Salter, Un bonheur parfait : Mémoires, Editions de l’Olivier, 1999

James Salter, Un sport est un passe – temps, Editions de l’Olivier, 1996

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