Paris la Blanche (2016) dresse un portrait sensible des Chibanis

Paris la Blanche
Réalisé par Lidia Terki (2016)
Drame
★★☆☆☆

Paris la Blanche

Paris la Blanche, réalisé par Lidia Terki (2016) © UniFrance

Paris la Blanche, le premier long-métrage de la réalisatrice franco-algérienne Lidia Terki, relate le périple de Rekia (Tassadit Mandi), une femme d’origine algérienne à la recherche de son mari Nour (Zahir Bouzezar) parti il y a plus de quarante ans en France pour subvenir aux besoins de sa famille installée en Kabylie. Sans nouvelles de lui depuis quatre ans, elle décide un beau matin de tout tenter pour le faire revenir au pays. Entre exil et errance, Lidia Terki dresse un portrait bouleversant des Chibanis, ces Algériens venus s’installer en France dans les années 1970.

          Sans nouvelles de son mari Nour depuis qu’il est à la retraite, Rekia décide de tenter de le retrouver coûte que coûte. Munie de ses maigres économies, elle traverse la Kabylie, puis la France et les banlieues parisiennes jusqu’à finir par joindre la capitale, où épuisée de fatigue, elle s’évanouit en pleine rue. Heureusement pour elle, elle pourra compter sur la générosité et la solidarité de Tara (Carole Rocher) et Steve (Sébastien Houbani) qui l’aident et l’hébergent dans le quartier de Pigalle. Accompagnée de Tara, elle retrouve enfin son mari au sein d’un foyer pour anciens travailleurs situé dans une zone de démolition. Elle y découvre le train de vie et le logement précaires de celui qu’elle attendait depuis plus de quarante ans. Aimante, elle fait fi des conditions spartiates dans lesquelles il vit et lui témoigne toute l’affection dont elle est capable. Mais elle se heurte à un être mutique, emmuré dans son silence. Nour ne lui livrera qu’à demi-mots les réponses aux questions qu’elle se pose depuis toutes ces années : « Pourquoi est-il parti si longtemps ? » « Pourquoi ne revient-il pas au pays ? » « Pourquoi a-t-il choisi cette vie précaire en France à celle joyeuse et lumineuse qu’elle lui promet en Algérie ? ». Rekia ne comprend pas mais ne souhaite pas comprendre, en tout cas pas tout de suite. Elle veut profiter de son mari pour elle toute seule le temps d’une journée. Elle veut jouir des plaisirs de la vie avec lui comme se balader du côté de la Tour Eiffel qu’elle admire pour la première fois. Un symbole de la grandeur française qui l’impressionne. Mais tout doucement, trotte dans sa tête la conviction intime qu’il faut qu’elle convainc son mari de retourner au pays avec elle. Elle essaiera de lui faire entendre raison par tous les moyens, lui martelant sans cesse « ton pays c’est là-bas », signifiant « ton pays, c’est l’Algérie ».

Paris la Blanche

Paris la Blanche, réalisé par Lidia Terki (2016) © UniFrance

          S’inscrivant dans la plus large histoire de l’immigration algérienne, cette histoire d’amour émeut par sa sincérité et sa tendresse. Le film témoigne de la difficile condition des Chibanis, ces hommes partis travailler en France dans les années 1970, sacrifiant leur vie, leur famille et leurs repères. Après de nombreuses décennies passées loin de leur famille, certains comme Nour ne se sentent pas le courage de revenir et de faire face à leurs enfants qui sont devenus pour eux de parfaits étrangers. « Il y a trop longtemps que je suis parti. Je ne connais pas mes enfants », explique-t-il ému. Nour a honte. Honte de ne pas connaître sa famille, honte de ne pas avoir occupé la place de patriarche qui lui était réservée, honte de ne plus être utile depuis qu’il est à la retraite et qu’il ne travaille plus. Car que peut-il faire à présent alors que le seul rôle de travailleur qui lui était destiné lui est maintenant destitué ? Que peut-il faire pour retrouver sa dignité ? Ironie du sort, il assiste démuni à la destruction des tours d’immeuble qu’il avait aidé à construire en tant qu’ouvrier dans le bâtiment dans les années 1970-1980. L’œuvre de toute une vie. L’œuvre de sa vie. Il ne lui reste désormais plus rien sinon les souvenirs qu’il accroche sur le mur de sa chambre.

          Empreint de réalisme, le long métrage s’attarde sur les visages, les silences et les regards muets. Tout ce qui explique de manière implicite la décision radicale de Nour de ne pas revenir. Replié sur lui-même et peu démonstratif, Nour nous attendrit. Nous nous prenons de compassion pour cet homme résigné que la vie n’a pas épargné. À l’origine de l’idée du film, la scénariste britannique Colo Tavernier avait songé intituler le film Son dernier voyage pour relater celui que réalise Rekia pour retrouver son mari, le dernier qu’elle effectuera. En grande partie silencieux, le film fait la part belle aux non dits et aux paroles muettes. « Je suis fan du cinéma muet où beaucoup de choses se comprennent grâce au décor », explique la réalisatrice. Lidia Terki aime par ailleurs immerger ses personnages dans l’immensité du paysage urbain, afin d’accroître un peu plus leur errance. Les vues de Kabylie et des banlieues parisiennes se succèdent dans une continuité naturelle, illustrant les deux paysages que Nour et Rekia connaissent à présent tous les deux.

          Paris la Blanche est un film nécessaire pour le devoir de mémoire. Car il faut indéniablement faire connaître aux nouvelles générations l’histoire des Chibanis. Ces hommes et femmes qui ont tenté de survivre dans l’exil, déracinés de leur foyer. Habituellement sujet de documentaires et non de fictions, le destin des Chibanis est aujourd’hui porté sur grand écran par Lidia Terki au travers du regard de l’une de leur épouse, Rekia, qui symbolise celui du pays natal. Un film émouvant, tendre et bouleversant.

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