Phoenix, Christian Petzold, 2014

344741

 © Phoenix, Affiche du film, 2014

          Après le merveilleux film Barbara sorti en 2012, racontant l’histoire d’une pédiatre allemande de l’est voulant rejoindre son amant à l’ouest, Christian Petzold accompagné d’Harun Farocki au scénario, livre Phoenix. Presque en huis clos, ce drame psychologique plonge le spectateur à l’intérieur de la vie d’une femme brisée, Nelly ; dont l’on suit la quête identitaire dans le Berlin d’après-guerre. Adapté du roman Le retour des cendres, écrit en 1961 par Hubert Monteilhet, l’histoire oscille entre amour et trahison, être et paraitre, identité réelle et identité faussée.

          Christian Petzold est un réalisateur allemand, passionné par l’histoire de son pays d’après seconde guerre mondiale, et la plupart de ses films traite de cette période. Ces multiples récompenses font de lui l’un des principaux cinéastes de la nouvelle vague du cinéma allemand et notamment de ce que l’on a appelé « Berliner Schule » (renouveau du cinéma d’auteur en Allemagne). Phoenix est son septième film.

          Se déroulant en juin 1945, le film suit Nelly Lenz (jouée par Nina Hoss, actrice fétiche de Petzold depuis 2001), survivante d’Auschwitz, qui rentre chez elle à Berlin. Ayant perdu toute sa famille, la seule restant à ses côtés est son amie Lene Winter (Nina Kunzendorf). Grièvement blessée au visage, elle est reconstruite par un chirurgien qui lui fait retrouver figure humaine, mais devient méconnaissable. Contre l’avis de sa fidèle amie, l’ancienne chanteuse part à la recherche de son mari pianiste, Johnny. Celui-ci, convaincu que Nelly est morte dans les camps, ne la reconnait pas lorsqu’elle le retrouve dans un cabaret berlinois, mais voit en elle le moyen de toucher l’héritage de son épouse. Sous le nom d’Esther, elle accepte de se faire passer pour l’épouse défunte. S’en suit la transformation émouvante d’une femme revenant d’entre les morts.

 

PHOENIX 2013

          La mise en scène est pointilleuse, c’est ce qui rend l’esthétique du film si particulière. Les détails qui semblent futiles prennent un sens plus distinctifs, plus appuyés. Les choix sont tranchés, assumés. Les décors paraissent irréels et plongent le spectateur dans l’ambiance de cette Allemagne nazie meurtrie par la guerre. Le cinéaste prend aussi un parti – pris, celui de montre la vie antérieure de Nelly dans une sensation d’imaginaire, afin de laisser le spectateur dans une réflexion personnelle.

          Moins centré sur le contexte politique que l’on distingue néanmoins en toile de fond, ce film est un drame intime, l’histoire d’une femme peinant à retrouver son identité. En passant outre les identités qui lui ont tour à tour été imposées (celle de juive, dans laquelle elle ne se reconnait pas ; le tatouage des camps de concentration qui la transforme en simple numéro), elle tente de se reconstruire, de se retrouver. C’est donc son visage qu’elle demande au médecin, et non celui d’une des vedettes de l’époque ; un visage qu’elle scrute dans le miroir, comme étrangère à son propre reflet.

          Le phoenix est un oiseau légendaire, connu pour sa longévité et sa capacité à renaître de ses cendres. Dans l’histoire juive, cet oiseau vit même éternellement. C’est donc ce mythe que reprend le réalisateur pour le personnage de Nelly, dont l’on suit la transformation physique et mentale.

          Pygmalion et Galatée. Johnny et Esther. Rescapée, ses grands yeux que l’on devine derrière des bandages serrés, ont tout à réapprendre.Par le biais d’une opération de reconstitution, Johnny la façonne à l’image de l’être aimé, lui fait porter chaussures parisiennes et rouge à lèvres, pour faire revenir à la vie son fantôme. Les mots « tu seras ma femme» qu’il lui lance, scellant ainsi le marché, agissent comme une prophétie : déjà, les gestes d’Esther se font plus sûrs, sa démarche moins vacillante.

 

PHOENIX 2013

 

          Phoenix en Arizona, c’est également le nom de la ville où débutent les premières scènes de Psychose d’Hitchcock et cela n’est surement pas vraiment un hasard. Les échos hitchockiens sonnent comme une évidence dans un film où la transformation de Nelly n’est pas sans rappeler celle de Madeleine dans Vertigo. Cependant, quelques points diffèrent : la figure qu’incarne Kim Novak dans le film d’Hitchcock est l’opposé de Nina Hoss, jouant Nelly. Johnny n’est plus amoureux de sa femme, qu’il a trahie en la dénonçant. Nelly, elle, rêve que son mari la reconnaisse derrière son visage méconnaissable et ainsi retrouver ce qu’elle fut pour lui. La bataille de sa reconnaissance peut-être mis en lien avec une histoire surnaturelle, qui rappelle les œuvres cinématographiques de Jacques Tourneur.

          Le film, qui distille les informations goutte à goutte et joue sur l’ambiguïté, a ses zones d’ombres. Un pacte avec le spectateur est nécessaire, pour que ce dernier entre dans l’atmosphère et accepte les ellipses et les invraisemblances. Pour en citer deux : l’aveuglement de Johnny qui refuse de voir Nelly sous le masque d’Esther, et l’attitude de l’héroïne, acceptant de vivre auprès d’un homme dont elle connait l’acte de trahison. Ces incohérences témoignent d’une époque trouble, où le traumatisme de la guerre mène à un silence, une tentative d’oubli. C’est le cas de Nelly, dont la renaissance passe par le regard de l’autre, celui de son mari. Sous son regard, elle ressuscite une identité pour mieux s’en défaire à la fin du film. Et c’est le cas de Johnny, devenu Johannes pour quitter un passé trop lourd à porter. Son refus de la réalité est à comprendre comme un déni, une fuite pour ne pas voir la rescapée des camps : silhouette frêle voguant dans les rues et les décombres de la ville en ruines. Nelly symbolise la lutte des victimes survivantes, réduites à l’état de spectres invisibles dans le négationnisme d’après-guerre.

1.bild_

          Mélodrame hypnotisant, Phoenix est une véritable claque autant dans sa qualité scénaristique que dans ses plans pointilleux et travaillés.Les détails futiles sont ici porteurs de sens, et c’est ce qui rend l’esthétique du film si particulière. Sans situation d’énonciation, le spectateur est directement plongé dans l’atmosphère lente, dépouillée et irréelle d’une Allemagne meurtrie par la guerre, mais dont la reconstitution cinématographique dépasse le réalisme historique. L’ambiguïté est partout, dans le personnage de Nelly-Esther, héroïne à deux visages ; dans le flou qui sépare le monde des vivants de celui des morts; dans la réunion du couple après la guerre, dont les séquelles laissent des traces indélébiles.Phoenix est à voir et à revoir pour le superbe jeu des acteurs et pour cette scène finale incroyable… qui marque l’esprit, déjà bien troublé par tant de révélations.

Bande – Annonce

 

Avec la participation de Mathilde GALINOU

Laisser un commentaire