PICASSOMANIA au Grand Palais

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© RMN – Grand Palais 

        Vélazquez l’an dernier, Picasso aujourd’hui : le Grand Palais additionne les grands noms de l’Histoire de l’art. La réouverture du Musée Picasso à Paris l’année précédente avait déjà mis le nom de l’artiste sur toutes les lèvres, si bien que l’idée quelque peu redondante d’une exposition autour du célébrissime Pablo pouvait être un risque à prendre pour le musée. Cependant, habilement menée par Didier Ottinger – le commissaire de l’exposition -, « Picasso.Mania » innove par son programme et son propos, nous posant la question suivante : quel est l’impact qu’eut et qu’a encore actuellement le travail du peintre sur les artistes de la scène contemporaine ? Il ne s’agit donc pas d’une exposition monographique, mais de faire un point quant à la manière dont Picasso a influencé les artistes contemporains des années 1960 à nos jours.

          On ne présente plus Pablo Picasso, artiste à la notoriété incontestable et centre de gravité de l’art du XXe siècle. Sa longue vie (1881-1973) lui offrit une carrière kaléidoscopique aux tendances et recherches plastiques variées, l’inscrivant dans divers mouvements et avant-gardes. À l’image de son travail, l’exposition « Picasso.Mania » est dense et fournie, comprenant treize salles différentes. Le credo est simple et didactique, ce qui permet aux spectateurs d’apprendre ou de réapprendre quelques fondements de l’art du XXe siècle engendrés par Picasso. Il s’agit pour chaque salle de prendre un élément important de sa carrière artistique et de le confronter aux travaux faits par d’autres artistes contemporains. Le Contemporain a choisi de présenter trois salles qui semblent répondre de manière exhaustive à la question posée plus haut.

 

« Cubisme, un espace polyphocale », lorsque David Hockney parle à Picasso

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Le Guitariste, Pablo Picasso, 1910

      L’exposition ne pouvait occulter l’un des aspects les plus importants de la carrière de Picasso et de manière plus générale, de l’Histoire de l’art. Le Cubisme est développé par Picasso et Braque autour des années 1910 jusqu’à la fin de leurs jours. À la recherche de nouvelles formes d’expression, le binôme opte pour une fragmentation du réel en cubes, une déstructuration des choses pour en donner une nouvelle vision. Le Cubisme s’adresse aux capacités cognitives du spectateur plus qu’à ses sens, c’est un art cérébral plus que sensible : nous devons chercher, scruter l’œuvre pour y voir la signification ou simplement le sujet. Un mur entier est consacré aux œuvres cubistes de Picasso, celles-ci confrontées au travail de l’artiste David Hockney.

 

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Still Life, Blue Guitar, 4th April 1982, David Hockney, 1982

          Hockney porte une admiration reconnue à Picasso, il n’était donc pas de meilleur choix que lui pour une entrée en matière cubiste. En 1999, l’artiste est l’objet d’une exposition au Musée Picasso à Paris « Dialogue avec Picasso », véritable hommage au travail de son prédécesseur. Nous avons ici des œuvres reprenant la même démarche: il utilise plusieurs Polaroïds assemblés en collages dans le but de reconstituer une seule image. Comme Picasso le faisait, Hockney brise la structure d’une image pour en donner plusieurs facettes. On retrouve donc les mêmes caractéristiques cubistes, bien que les techniques utilisées par les deux artistes soient divergentes : multiplicité des points de vue, éclairage changeant d’un fragment à l’autre, absence d’homogénéité… L’intérêt de ses travaux au sein de l’exposition réside, en plus de la création artistique en elle-même, dans la signification qu’il en donne. En effet, si le Cubisme est vu dans l’Histoire de l’Art comme un premier pas vers l’Abstraction, et par conséquent comme un moyen de distancer la réalité, Hockney voit le Cubisme comme un moyen de s’en rapprocher. Il dit: « il est de plus en plus clair que le Cubisme est une progression dans le réalisme » (1), reprenant le leitmotiv de Picasso qui pensait que « toutes les images que nous avons de la nature, nous les devons au peintre » (2). Proposant Hockney comme successeur des recherches cubistes, « Picasso.Mania » nous ouvre sur un nouvelle manière de regarder le mouvement : Picasso déstructurait-il le réel dans le but de nous le montrer dans sa totalité ?

 

« Les Demoiselles d’Ailleurs » ou manifeste de l’art non-occidental

les_demoiselles_davignon_picasso Les Demoiselles d’Avignon, Pablo Picasso, 1907

    « Appropriationnisme », telle est l’idée proposée dans la salle présentant l’une des œuvres les plus colossales de Picasso. Les Demoiselles d’Avignon, ou cinq femmes peintes dans un art hybride. Nus anguleux sans détail aux figures rappelant les masques africains de contrées lointaines, mains énormes et joues violemment hachurées, nez rabattus, bouches réduites à un trait, regards nonchalants toisant le spectateur, mépris de la perspective, couleurs ocres et nature morte. Hommage aux prostituées de la Carrer d’Avinyo de Barcelone, le sujet provoque tout autant que son traitement. Picasso nous ouvre sur une nouvelle manière de peindre le nu féminin, sujet sacré, et provoque de violentes réactions. Même Matisse, qui admirait Picasso et dont les œuvres fauves faisaient également l’objet de scandales, clamait que Picasso était devenu fou et qu’il avait déshonoré la peinture. 

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Les Demoiselles d’Alabama (Desnudas), Robert Colescott, 1985.

       Cependant, comme il est commun en Histoire de l’art, c’est a posteriori que le public admire une œuvre. Ici, l’enjeu souligné est celui d’une ouverture sur un art de l’Ailleurs. La ressemblance des visages avec ceux de masques africains avait déjà été remarquée en 1907, mais l’idée de les calquer sur des nus féminins est nouvelle. Les Demoiselles d’Avignon est un plaidoyer de l’art non-occidental, archaïque, primitif, et c’est ce que les artistes contemporains voient en elles. Picasso désacralise le nu féminin en brisant les normes qui le conceptualisent et donne l’image d’une nouvelle sensualité. L’artiste Robert Colescott peint en 1985 Les Demoiselles d’Alabama (Desnudas), référence claire et hommage à l’œuvre de Picasso, cinq femmes dont trois de couleur noire s’articulent, comme dans l’œuvre originale, autour d’une nature morte. Colescott place au centre de son œuvre l’art africain, à la fois comme création et sujet. A travers l’idée de remise en question de la suprématie de l’art occidental et de sa vision de la sensualité, les artistes de la scène contemporaine prolongent cette réflexion en « s’appropriant » Les Demoiselles d’Avignon. 

 

« Picasso goes Pop », la figure du peintre comme icône

         Se souvient-on de Picasso seulement pour ses œuvres ? Pas sûr. Le nom de l’artiste est sans doute l’un des plus connus, si bien qu’il en est dépossédé de son propriétaire et ne correspond plus qu’à une vision globale et abstraite que l’on se fait de l’art du XXe siècle. Picasso est un artiste-star, devenu icône. Le mouvement Pop Art y trouve un grand intérêt, le concept d’icône étant un centre de leur art. Picasso, que les artistes Pop Art voient comme une star de leur propre époque, n’hésitent donc pas à citer subtilement l’artiste dans leurs œuvres. Celui qui lui consacra le plus grand nombre de travaux est l’incontournable Roy Lichtenstein. Il dit en 1972:  » Je pense que Picasso est le plus grand artiste du siècle » (3). En reprenant des motifs de Picasso dans ses œuvres, parfois allant même jusqu’à le citer dans les titres, Roy Lichtenstein fait de Picasso une référence claire dans ses travaux, et de ses travaux un véritable hommage au peintre. Nature Morte avec Picasso, œuvre exécutée par Lichtenstein en 1972 nous est ici présentée: en plaçant l’une des figures féminines cubo-surréalistes de Picasso dans une nature morte, Lichtenstein montre que celui-ci fait partie intégrante des arts, voire de notre quotidien. Et il est vrai qu’encore aujourd’hui, le nom de Picasso est omniprésent: il est par exemple utilisé par la marque Citroën qui lance des voitures nommées « Picasso ». Le géni de Lichtenstein se révèle dans sa capacité à citer l’artiste, et à faire que cette citation soit immédiatement reconnaissable. Quand l’on regarde Nature morte avec Picasso, il n’y a aucun doute qu’il s’agit d’un Lichtenstein qui peint un Picasso. Portée internationale et intemporelle, l’œuvre de Picasso est sans cesse proposée comme message sous-jacent à d’autres créations, au sein d’une démarche iconodoule revendiquée.

image-work-lichtenstein_still_life_with_picasso-24006-450-450            Still Life After Picasso, Roy Lichtenstein, 1964

portrait-of-dora-maar-1937     Portrait de Dora Maar, Pablo Picasso, 1937

            « Picasso. Mania » est donc un état des lieux de la réception de l’œuvre du peintre, à travers les yeux de grands artistes contemporains: l’art d’hier se nourrit de l’art d’aujourd’hui. En effet, avant que Lichtenstein peigne Picasso, Picasso lui-même reprenait Velázquez et Delacroix, mais l’exposition fait de cette évidence une analyse plus profonde. L’artiste qui disait avoir travaillé toute sa vie pour peindre comme un enfant est devenu la source d’inspiration de grands successeurs. Entre « appropriationnisme », admiration, référence et influence, l’œuvre de Picasso a un impact sur les arts de diverses manières, et c’est une véritable ouverture sur l’art contemporain que l’exposition propose. C’est à se demander à quel point l’art d’aujourd’hui serait différent si Picasso n’avait pas existé…

Notes :
(1) Citation de David Hockney, dans Picasso by David Hockney, New York and Mandras, Hanunam Books, 1990, p.9.
(2) Citation de Pablo Picasso, dans Conversation avec Picasso, Brassaï, Paris, Gallimard, 1997.
(3) Interview de Roy Lichtenstein par J. Coplans: Roy Lichtenstein: Documentary Monographs in modern art, Ed. John Coplans, Praeger Pub, 1972.

Picasso.Mania au Grand Palais
Du 7 octobre jusqu’au 29 février 2016

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