« Les Proies », une relecture prodigieuse du thriller de Siegel

Les Proies
Réalisé par Sofia Coppola (2017)
Drame
Film américain 
Avec Nicole Kidman, Elle Fanning, Emma Howard, Addison Riecke, Angourie Rice, Oona Laurence, Colin Farrel
★★★☆☆

« Les Proies » de Sofia Coppola (2017) © Universal

Après The Bling Ring (2013), Sofia Coppola revient avec Les Proies (The Beguiled), son nouveau film présenté à Cannes en mai dernier, dans lequel Nicole Kidman, Kirsten Dunst, Elle Fanning et Colin Farrel se donnent la réplique et livrent un thriller captivant et envoûtant.

          En pleine guerre de Sécession dans le Sud des États-Unis en 1864, vivent cinq jeunes femmes au sein d’un pensionnat de Virginie dirigé par l’austère mais bienveillante Mademoiselle Martha (Nicole Kidman). Rythmées par des activités manuelles aussi ennuyeuses que rébarbatives, ces jeunes filles moroses et sensibles se perdent dans des pensées contemplatives et oisives. Protégées du monde extérieur par l’imposante grille de la vaste demeure dans laquelle elles habitent depuis plusieurs années (voire depuis toujours), elles oscillent entre ennui profond et rêverie. Alicia (Elle Fanning), Emily (Emma Howard), Marie (Addison Riecke), Jane (Angourie Rice) et Amy (Oona Laurence) se sentent à la fois chanceuses d’échapper aux horreurs de la guerre tout en aspirant à une vie plus trépidante et dangereuse. Répondant sans nul doute à leurs prières, le destin mettra sur leur chemin un beau matin, un séduisant et ténébreux soldat blessé, le corporal McBurney (Colin Farrell) dont l’appartenance au camp ennemi les contraindra à le cacher au sein de leur foyer. Recueilli et soigné par Mademoiselle Martha, le soldat est logé, blanchi et nourri pendant toute la durée de sa convalescence. Mademoiselle Martha s’occupe de lui avec toute la pudeur que lui incombe sa tâche, éprouvant au fil des jours qui passent un désir de plus en plus ardent qu’elle tente en vain de dissimuler au regard des autres pensionnaires. Mais très vite, le jeune homme devient l’objet de désir et de convoitise des jeunes filles, symbolisant à lui seul toute leur envie et frustration sexuelles…

La violence de l’âme humaine est un thème intemporel, quelle que soit la période à laquelle l’histoire se déroule¹

« Les Proies » de Sofia Coppola (2017) © Universal

          Adapté du roman Les Proies (1966) de Thomas Cullinan et très largement inspiré du film du même nom de Don Siegel (1971), le nouveau film de Sofia Coppola reprend les codes d’usage qu’on lui connaît. Ainsi, avec Les Proies, elle s’attache à représenter une nouvelle fois les émotions humaines (la jalousie, la colère et l’envie) avec subtilité et douceur, dépeignant ses personnages dans une atmosphère brumeuse où la pénombre et l’obscurité occupent une place de premier plan. Reprenant l’esthétique des peintures de la fin du XIXe siècle telles que celles du peintre américain John Singer Sargent et des photographies de William Eggleston, le film individualise chaque personnage jusqu’à lui doter une psychologie qui lui est propre grâce à ses habits et ses coiffures.

        À la croisée du drame et du thriller psychologique, Les Proies explore les thématiques de l’ennui, de l’isolement et de la jalousie. Cloîtrées et isolées des hommes, ces femmes au tempérament fougueux vivent en vase clos, loin de toute tentation. Rythmé par les leçons de musique, de grammaire, de jardinage et les prières, leur quotidien les plonge dans une monotonie chaque jour renouvelé. C’est par un langage corporel silencieux et maîtrisé que Sofia Coppola parvient à rendre tangible de manière magistrale l’état languissant dans lequel sont plongées ces femmes que seul le danger pourrait les sauver d’une mort sociale.  Après s’être aventurée dans la réalisation de films portant sur les XVIIIe, XXe et XXIe siècles, Sofia Coppola semble avoir voulu à nouveau réaliser un long métrage dont les décors, les costumes jusqu’à l’histoire narrée relatent un temps révolu. Une époque où les tabous omniprésents et tenaces tenaient une place majeure au sein de la société. « L’histoire s’apparente à celle d’un roman gothique du Sud. Des tensions sous-jacentes atteignent leur point d’ébullition et une explosion se produit. Ce n’est pas un film d’épouvante, mais c’est tout comme, en termes d’intensité et de destruction. Et c’est d’autant plus captivant que ça se joue entre des personnages féminins », explique Kirsten Dunst.

          Lauréat du prix de la mise en scène au Festival de Cannes, le long métrage signe le grand retour de Sofia Coppola, quatre années après son précédant film, The Bling Ring (2013). Véritable huis clos teinté de réalisme historique, Les Proies se veut être une relecture féminine de l’adaptation de Don Siegel, modifiant ici et là quelques détails d’ordre scénaristique pour donner à voir une œuvre cinématographique époustouflante qui combine suspens, esthétisme et romance. Un film d’une puissance émotionnelle rarement égalée.

¹ Colin Farrel

 

La bande annonce