Est-on vraiment sérieux quand on a dix-sept ans ?

3378-quand-on-a-17-ans-d-andre-techine_5571189

© Quand on a 17 ans (2016)

Il y a dans la jeunesse quelque chose de magique,
qui peut donner au cinéma une valeur enchantée

          Un jeu de regards s’installe entre Damien et Tom dès le début de leur année de terminale. Sans explications précises, chaque moment est bon pour humilier l’autre, le rabaisser, le harceler sans jamais l’ignorer. Au jeu de qui se cherche, qui se persécute, qui s’observe et qui se tourne autour, il n’y a pas de situation apparente qui donne raison à tant d’agressivité. Pendant que les adultes ignorent tout de cette histoire, les deux jeunes garçons se retrouvent au milieu des montagnes pour se livrer à des sessions de combats à la violence sans nom. Mais pourquoi Damien et Tom se battent-ils avec autant de hargne l’un contre l’autre ?

          Deux adolescents que tout sépare à priori. L’un, Damien, blanc et venant d’une famille aisée, fils biologique d’une doctoresse et d’un militaire souvent en mission à l’autre bout du monde, bon élève menant une vie paisible et puis l’autre, Tom, un beau métis charismatique, fils adopté, s’occupant des animaux de ses parents fermiers montagnards quand il n’est pas à l’école. Frustré et solitaire, il est souvent à l’écart et trouve sa stabilité lors de ses balades en forêt. Au milieu de ces deux jeunes, la figure de la mère, celle de Damien surtout, soignant les plaies. Juvénile, belle, moderne et déterminée à prendre les bonnes décisions, elle fait face à un mari absent dont l’amour ne semble pas s’être évaporé. S’interposant entre les deux lycéens, elle décide de loger quelques temps Tom pour des raisons pratiques. La proximité des deux garçons ne fait qu’éclater la vérité : ils se désirent l’un et l’autre comme jamais.

          André Téchiné, réalisateur français de 73 ans, n’en est pas à son premier coup d’essai. Les Roseaux sauvages (1994), son film quatre fois césarisé porte également sur le thème de l’adolescence. Au commencement du projet, Quand on a dix-sept ans devait être une adaptation du premier roman du jeune écrivain Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, mais ne voyant pas comment l’adapter, le projet revint finalement à Anne Fontain. Le film se réalise autour d’un scénario écrit par André Téchiné lui-même, aidé de Céline Sciamma, réalisatrice et scénariste française.

          Lumineux et sensuel, le film est porté par les rayonnements de la jeunesse et le désir. L’éveil des sens est délicat, sans superflu et l’emporte sur la brutalité des combats auxquels les deux adolescents se livrent. Grâce aux gros plans et au montage très saccadé, nous comprenons rapidement à travers ces instants de flou et de vide que la violence éprouvée au vu de l’autre n’est pas sans raisons. Damien, joué par Kacey Mottet-Klein – jeune acteur déjà confirmé vu dans Gemma Bovery d’Anne Fontaine aux côtés de Fabrice Luchini ou encore dans Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar -, et Tom, joué par Corentin Fila – mannequin, pour qui ce film est un premier rôle et qui perce littéralement l’écran -, trouvent leur place entre forêt et montagne. Le tout, souligné par une bande originale aux accents d’Afrique par le compositeur Alexis Rault, dont l’écriture musicale rappelle Philippe Sarde, compositeur fétiche du réalisateur.

038750

© Quand on a 17 ans (2016)

Je dirai que mon sujet, c’est les âges de la vie

          Les questions auxquelles pouvaient être confrontés les deux jeunes amoureux sont mises à l’écart du film. C’est un choix du réalisateur et de sa co-scénariste qui y voient « un risque de cliché et de caricature ». Toutefois, la question du coming-out est abordée sans vraiment l’être, Damien, ce beau personnage de cinéma sensible, avec ses désirs, son sérieux et sa violence, fait jaillir ses sentiments pour Tom à sa mère assise près de lui, sans avoir prémédité l’aveu… C’est avec écoute et bienveillance qu’elle le laisse se confier sans lui poser de question, en lui répondant simplement avec pudeur qu’il ne faut pas avoir peur, que l’amour dépasse la frontière sociale et sexuelle, lui disant même qu’il ne faut pas avoir honte de dévoiler ses larmes.

1459175935_quand-on-a-17-ans-regarder

© Quand on a 17 ans (2016)

Dans l’adolescence, l’expérience rêvée et l’expérience vécue se rejoignent.

          Les saisons du désir sont marquées par un environnement changeant. Le temps d’une année met en parallèle la saisonnalité et l’évolution de la relation, le rapport au monde des deux jeunes garçons fougueux. La forte présence physique des montagnes, de la voiture qui s’enfonce dans la neige, de la terre, des pierres et de la sensation d’effort pour affronter le froid, à l’instar de nos deux personnages, les contradictions s’installent, le froid et le chaud, l’intérieur et l’extérieur, le jour et la nuit, l’éclairé et l’ombragé. Chaque sensation s’éveille et est porteuse de troubles, à mi-chemin entre menaces et promesses. Ces espaces qui dominent la caméra peuvent aussi rappeler l’état primitif, les désirs et les besoins de l’homme ainsi que la philosophie qui en découle. Pour la co-scénariste Céline Sciamma, ces scènes étaient la possibilité de montrer par le médium cinématographique la nature et sa sensualité. Elle dit elle-même « Les deux scènes de baignade dans la rivière représentent à la fois l’expérience de cette nature dont Tom est amoureux et un point de bascule dans la prise de conscience du désir de Damien. (…) Ces scènes de natures très picturales et fantasmatiques sont importantes pour que nous puissions comprendre Tom et Damien et pour qu’ils puissent se comprendre eux-mêmes ».

          Le chemin de la vie révèle petit à petit un sentier de montagne passant de l’hiver à l’été, de la violence à l’amour, des sentiments revivifiés dont la course édénique et impétueuse s’effectue sous le soleil naissant.

Citations :

– Entretien avec Céline Sciamma pour « Quand on a dix-sept ans » pour Hétéroclite par Romain Vallet, publié le 29 mars 2016 (http://www.heteroclite.org/2016/03/sciamma-quand-on-a-dix-sept-ans-30918)

– Entretien avec André Téchiné « « Quand on a dix-sept ans » : André Téchiné porté par l’élan de la jeunesse » par Frederic Strauss, publié le 29 mars 2016 (http://www.telerama.fr/cinema/quand-on-a-17-ans-andre-techine-porte-par-l-elan-de-la-jeunesse,139926.php)

– « Alexis Rault, compositeur de la BO de Quand on a 17 ans (Téchiné) », interview « La voix est libre » sur France 3 île-de-France (https://www.youtube.com/watch?v=MWWMSRjK3GA)

Quand on a dix-sept ans
Avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila et Alexis Loret
Réalisé par André Téchiné
Écrit par André Téchiné et Céline Sciamma
Bande originale composée par Alexis Rault
Produit par Olivier Delbosc et Marc Missionnier
Fidélité Films, Wild Bunch, France 2 Cinéma
Sortie le 30 mars 2016 France, 1h54

Laisser un commentaire