Rétrospective Ernest Pignon-Ernest au MAMAC de Nice

Ernest Pignon Ernest, Pasolini, Certaldo, région de Florence, 1980 © Ernest Pignon-Ernest

Ernest Pignon Ernest, Pasolini, Certaldo, région de Florence, 1980 © Ernest Pignon-Ernest

Ernest Pignon-Ernest. Un nom qui exhale le parfum de la Provence pour celui qui est né à Nice en 1942. La rétrospective exceptionnelle que lui consacre le Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de la ville entend bien célébrer le retour du fils prodigue chez lui, en retraçant un demi-siècle de création artistique. Un travail d’ampleur à bien des égards, et il ne reste plus que quelques jours pour le découvrir.

          Depuis le 25 juin dernier, des milliers de visiteurs se pressent pour découvrir et admirer les œuvres de cet artiste que l’on peut considérer comme l’un des précurseurs de l’art urbain. Ernest Pignon-Ernest insiste sur cette désignation à laquelle il préfère être rattaché plutôt qu’au qualificatif anglophone de « Street Art » auquel il se sent étranger. La nuance se mesure précisément ainsi : il ne présente ni n’expose son travail dans la rue, mais fait de la rue son œuvre. Il investit l’espace public, ne l’occupe pas. Il ne colle pas de simples affiches mais pratique des interventions, souvent de nuit, qui naissent d’un long travail préparatoire qui prend en compte de manière permanente la perspective des lieux urbains dans lesquels les dessins vont venir s’inscrire. Il parle alors d’art « contextuel ». De son point de vue, les lieux sont intrinsèquement chargés d’histoire donc porteurs d’un potentiel tragique aussi bien que théâtral, et d’une contradiction entre la puissance de mort et la beauté des espaces. Le dessin naît du lieu et corrélativement, le dessin interroge le lieu. Tous deux interagissent, interfèrent, résonnent ensemble. L’artiste fait œuvre des situations et ses œuvres sont visibles et éloquentes en situation.

          Depuis sa première intervention en 1966, il y a exactement cinquante ans, il est intervenu dans des lieux aussi variés que le plateau d’Albion, les rues de Nice, de Charleville, de Paris, de Naples, de Certaldo, d’Alger, de Soweto, du Chili et de la Palestine. En 1974, il mesure l’urgente nécessité de s’insurger contre le jumelage Nice/Le Cap, à l’initiative du maire Jacques Médecin, alors même que l’Afrique du sud est en plein apartheid. Ainsi, pendant que le cortège officiel de la délégation sud-africaine doit traverser la ville, il décide avec l’aide de ses amis, de coller une centaine de ses dessins représentant une famille sud-africaine se tenant derrière un grillage. L’opération est un succès et ne laisse pas le temps aux forces de l’ordre d’en supprimer la trace avant le passage du cortège.

          Ses interventions « stigmatisent » les espaces, comme il l’affirme, et nous renvoient de force à des évènements historiques oubliés en nous imposant une toute autre lecture de ces espaces urbains fréquentés quotidiennement. Ses images réactivent les lieux, comme lorsqu’il colle ses sérigraphies de gisants sur les marches du Sacré-Cœur en 1971, en hommage aux massacrés de la Commune de Paris morts un siècle plus tôt, dans ce lieu qui symbolise justement cet évènement historique. L’anachronisme volontaire, comme une extension du domaine du réel, crée une sorte de vortex vers le passé, une autre dimension dans laquelle les passants sont aspirés. En exacerbant la réalité symbolique des lieux, l’artiste fait cohabiter le passé-mémoire et le présent.

          C’est précisément sur ce point qu’émerge toute la complexité de la conception d’une telle rétrospective. Comment exposer et faire ressusciter des œuvres in situ, dont le territoire est la rue ? Ces œuvres qui se voient, se ressentent, s’éprouvent et se vivent précisément au cœur même d’une avenue, d’une place ou d’une impasse ‒ puisque par définition, elles ne se situent pas dans l’espace muséal ‒ ont été imaginées pour apparaître dans l’espace urbain. Pensée et conçue par Pignon-Ernest, en collaboration avec Rébecca François, la commissaire, cette exposition s’avère un vrai défi qui entend montrer uniquement des traces de leur existence dans les rues, ainsi que l’ensemble du processus créatif (des ébauches aux œuvres photographiées en situation). De ces œuvres d’art éphémères, soumises aux contraintes météorologiques, ne subsistent que les croquis, les esquisses préparatoires, les dessins matrices des sérigraphies et les photographies in situ que réalise l’artiste afin de documenter ses virées artistiques, et ne sauraient en aucun cas se substituer aux œuvres en elles-mêmes. En conséquence, une exposition au nombre de créations foisonnant, et peut-être un évanouissement de la puissance significative des créations elles-mêmes, une perte de leur sens et de leur potentiel dramatique et tragique, bien que la portée politique et poétique, qui réside dans la charge symbolique du geste, reste quant à elle intacte.

Ernest Pignon Ernest, Cabines, Lyon, 1997 – Paris, 1999 © Ernest Pignon Ernest

Ernest Pignon Ernest, Cabines, Lyon, 1997 – Paris, 1999 © Ernest Pignon Ernest

          Parmi toutes les œuvres présentées, on soulignera la série des cabines téléphoniques, réalisée entre 1996 et 1999, à Lyon et à Paris, qui pourrait bien se rapporter à des scènes d’extase prises à rebours et réactualisées au XXe siècle. Pignon-Ernest y dépeint la solitude paradoxale des villes au cours des longues nuits désolées, amnésiques et assassines, celles décrites par Ferré et Fombeure, en représentant des êtres fantômes perclus de solitude, des âmes en peine, abandonnées. Reclus dans ces vitrines restreintes au cœur de la ville endormie, aveuglés par le soleil blafard des néons, le halo cru des réverbères et des enseignes lumineuses des magasins qui déchirent l’obscurité, des êtres en détresse et abattus sont livrés au regard de tous. Devenus inaptes à la vie en société, recroquevillés sur eux-mêmes, frappés par le désespoir et la mélancolie, ces misérables sont condamnés à des nuits d’errance. Le trait de Pignon-Ernest devient alors plus nerveux, le graphisme plus torturé. Et si vous tendez l’oreille, vous percevrez peut-être les soupirs de ces naufragés anonymes, faibles et isolés sur leurs radeaux de fortune, ainsi que les plaintes étouffées de cet homme semblable à celui du Cri d’Edvard Munch, plongé dans les ténèbres, avant de retourner dans la multitude qui défile chaque jour au pas cadencé.

          L’art de Pignon-Ernest, empreint de syncrétisme, combinant des références à la mythologie, à la littérature, à l’art, au cinéma, au théâtre et à l’actualité, réinterprète et détourne aussi des scènes religieuses, à travers ses dessins d’icônes païennes¹ et contemporaines consacrés à Jean Genet ou à Pasolini ; « Qu’avez-vous fait de ma mort ! », pourrait s’exclamer ce dernier revenu d’entre les morts et portant son propre cadavre. Sa présence silencieuse comme apaisée, grandeur nature, comme celles de Maurice Audin² (2003), ou de Mahmoud Darwich³ (Jérusalem-est, Israël/Ramallah, Palestine, 2009) dérangent la quiétude apparente du lieu, sollicitent notre regard et préparent une rencontre et un face-à-face avec le passant qui tend à se sentir concerné, immobilisé de gré ou de force par cette violence revendicatrice qui est, paradoxalement, chargée de retenue et de calme : « souvenez-vous », « n’oubliez pas ».

Ernest Pignon Ernest, Pasolini 2015, Collage à Rome, Ostia, Naples, Matera, Mai/Juin 2015 © Ernest Pignon Ernest

Ernest Pignon Ernest, Pasolini 2015, Collage à Rome, Ostia, Naples, Matera, Mai/Juin 2015 © Ernest Pignon Ernest

          Ce dessinateur de talent au geste anonyme (sans signature), délicat et attentif à l’histoire, a su garder les yeux grands ouverts pour mettre à nu une humanité silencieuse, vulnérable et fulgurante. Cette rétrospective d’envergure qui se termine le 8 janvier 2017 saura éveiller en vous, à travers ce parcours intra-muros, l’urgente reconnaissance de l’histoire et la conscience nécessaire à tout devoir de mémoire.

¹ Michel Onfray, Les icônes païennes : variations sur Ernest Pignon-Ernest, Paris, Galilée, 2003
² Mathématicien disparu à Alger en 1957 alors qu’il n’avait que vingt-cinq ans après avoir été enlevé par les parachutistes français. Il a soutenu l’indépendance de l’Algérie. L’artiste a collé l’effigie de ce jeune homme sur l’immeuble où il a vécu  avec sa femme et ses enfants ainsi que sur l’immeuble d’El-Biar où il a été torturé.
³ Poète palestinien disparu un mois avant d’entamer un projet collaboratif avec Pignon-Ernest.

Rétrospective Ernest Pignon-Ernest
Du 25 juin 2016 au 8 janvier 2017
Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice
Le coffret de la rétrospective, De traits en empreintes, est disponible chez Gallimard.

 

Ernest Pignon Ernest affiche Pasolini à Rome par ARTE Info