Sade, attaquer le soleil

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          On aurait pu se demander comment Orsay pouvait réussir une exposition sur un écrivain… Il semble que l’incroyable pari du musée ait été remporté. Sade (1740-1814). Un nom qui fit et fait trembler les sociétés. Enfermé pendant la moitié de sa vie, écrivain et philosophe sans limite de pensée dont le lecteur aurait tort de ne voir transparaître en ses écrits qu’une plaidoirie d’orgies. Il en va de même pour cette exposition, Sade, Attaquer le Soleil. Que ceux qui pensaient par instinct trouver des peintures galantes se trouveront déçus. Les froufrous voluptueux de Fragonard ne sont pas au rendez-vous. En revanche, Annie Le Brun – la commissaire d’exposition – nous ouvre les yeux quant à l’impact du plus grand libertin de l’Histoire sur la génération d’artistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle de manière extrêmement subtile. Le credo n’est pas de trouver des œuvres pouvant illustrer la couverture de Justine, mais plutôt de pointer du doigt ce que les artistes du XIXe siècle dépeignent, et ce que Sade avait déjà, un siècle auparavant dénoncé : l’Homme est vice, l’Homme est sadique.

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Félix Vallotton (1865-1925), Orphée dépecé, 1914

Violence humaine

          Vous trouverez au sein de l’exposition aussi bien une œuvre de Degas illustrant la cruauté médiévale que des scènes de tortures plus contemporaines. Sans être un appel à la paix, la dénonciation de la gratuité des actes monstrueux dont l’Homme est capable est exprimée par Sade et mise en image dans les toiles exposées. Les nymphes tuent atrocement Orphée par jalousie chez Vallotton. Hérode tue Jean-Baptiste par amour pour Salomé chez Moreau. Seulement pour Sade, le crime est une passion comme il y en a d’autres, et toute passion est humaine : l’Homme n’est pas excusable de tout, mais il est ce qu’il est. Ainsi les artistes dépeignent cette facette humaine et l’exploitent quand d’autres la renient. Adroitement, le spectateur est également replongé dans ce que l’on qualifiera de « mythes fondateurs du vice » tels que Judith et Holopherne ou bien la Tentation de Saint-Antoine, ce qui nous fait réfléchir sur l’intemporalité de ces épisodes qui ont marqué les mentalités et posé des dogmes moraux.

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Edgar Degas (1834-1917), Scène de Guerre au Moyen-Age, vers 1865

Érotisme oblige

          Et, évidemment, ceux qui espéraient se rincer l’œil, se sentir frétiller devant la représentation d’une sexualité insatiable de jouissance trouveront aussi leur compte. Diane et Callisto, gravures d’orgies libertines et Femme attachée de Man Ray feront d’avantage de vous des voyeurs que des spectateurs. Ainsi, vous ressentirez la même sensation que celle pendant votre lecture de Philosophie dans le Boudoir : une curiosité malsaine, un plaisir coupable, bref une facette de vous que vous ne soupçonniez pas jusque là. Jusque Sade. Athée notoire, Sade ne croit pas que la recherche du plaisir par diverses pratiques doive être limitée. C’est pourquoi homosexualité, masochisme, échangisme s’entremêlent dans ses écrits, et ne sont pas blâmables. Si les personnages s’en donnent à cœur joie, les artistes s’en inspirent allègrement (et on préfère vous prévenir que l‘Origine du Monde vous semblera bon enfant comparé à certaines œuvres). « Il n’est point d’Homme qui ne veuille être despote quand il bande. » le personnage sadien (en non sadique) recherche un plaisir sexuel ultime, ne croyant pas à une quelconque jouissance spirituelle chrétienne. Enfin, une fois votre lecture des Cent Vingt journées à Sodome terminée, une sensation de malaise s’installe dans votre ventre, la même que celle que vous éprouvez en regardant les Poupées de Hans Bellmer, qui justement, tomberont à pique durant la visite.

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Gustave Courbet (1819-1877), Le Sommeil, 1866.

         Ainsi, on sera surpris de constater tout ce qui peut être mis en relation avec l’œuvre de Sade, et ce, même dans notre société : entre les diktats religieux et les violences gratuites, nombreux sont les points que Sade avait déjà pointés du doigt… Ce que le philosophe a amorcé c’est le dévoilement de l’Homme sous toutes ses facettes ; ce que notre société passée, présente et future a nié d’elle – même : ses vices.

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 Man Ray (1890-1976), Femme Attachée, 1930

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