« Seuls », l’entre-deux-mondes de Wajdi Mouawad

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« Seuls »de Wajdi Mouawad © Thibaut Baron

Éternel marcheur du monde et des fantasmes, Wajdi Mouawad se fait la voix de toute une théâtralité contemporaine. Né en 1968 au Liban, l’auteur libano-québécois connaît une enfance marquée par un double exil. L’innocence de sa jeunesse rencontre la cruauté de la guerre. 1975. Le conflit fratricide éclate. Au beau milieu du chaos, ses parents décident de fuir le pays et s’exilent une première fois en France. L’auteur n’a alors que huit ans et doit laisser derrière lui une langue, une culture, des souvenirs. Faute d’obtention de papiers, la famille doit de nouveau s’exiler, cette fois pour le Québec, à Montréal, où le dramaturge fait la connaissance du monde de l’art et du théâtre. En 1991, Wajdi Mouawad obtient le diplôme en interprétation de l’École nationale de théâtre du Canada et codirige dès lors sa première compagnie, Théâtre Ô Parleur, avec la comédienne Isabelle Leblanc.

          Depuis, sa route a recroisé celle de sa jeunesse. Après avoir refusé à plusieurs reprises la direction d’un théâtre français, Wajdi Mouawad devient directeur du théâtre national de la Colline, le 6 avril 2016, en succédant à Stéphane Braunschweig, devenu directeur du théâtre de l’Odéon. En cette rentrée théâtrale, et pour se faire connaître de son nouveau public, le dramaturge libano-québécois décide d’inclure « Seuls » – créé en 2008 – à la programmation de la saison 2016-2017 de la scène contemporaine du 20ème arrondissement de Paris.

          « Seuls » est l’un de ces spectacles qui marquent une vie. Qui touchent, qui bouleversent, et qui entraînent, un peu plus d’une heure durant, le spectateur dans un tourbillon existentiel. Seul en scène, comme l’indique le titre, Wajdi Mouawad nous entraîne dans les méandres d’une vie qui fait écho à son expérience de l’entre-deux cultures. La pièce est un choc et commence dans le choc : la lumière à peine éteinte, le personnage, incarné par Wajdi Mouawad lui-même, suspend les discussions des spectateurs à peine installés. Le silence s’impose, les yeux se tournent vers cet être muet qui s’avance sur les devants de la scène, vêtu simplement d’un caleçon noir. Le voyage peut ainsi débuter.

          La pièce met en scène la rencontre des deux espaces géographiques qui constituent l’identité du personnage – et de l’auteur lui-même. Les premières scènes de la pièce, traitées sous l’angle de l’humour, nous emportent dans les déboires comiques d’un étudiant en sociologie de l’imaginaire qui peine à trouver une conclusion à sa thèse sur «Le rôle du cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage ». Déception amoureuse, éternelle bataille avec un téléphone qui se met en tête de ne jamais fonctionner, encadrement assez léger de son directeur de recherche, Paul Rusenski, la première partie de la pièce, forte en allusions comiques, aura de quoi plaire aux jeunes universitaires, aux étudiants, et aux chercheurs. La deuxième partie de la pièce, au propos bien plus profond sur le sens de l’existence, questionne l’identité hybride. On se souviendra notamment de cette longue scène durant laquelle, Harwan, au chevet de son père tombé dans le coma, livre avec nostalgie cette méconnaissance de la terre natale ; méconnaissance qui le bouleverse :

L’exil c’est peut-être ça : l’impossibilité de rattraper le retard. Mais tout n’est pas perdu. Je veux dire, papa, qu’est-ce qui se serait passé si on n’avait pas quitté le Liban ? qu’est ce que je serais devenu ? Là, je parlerais arabe. Je ne sais pas si la conclusion de ma thèse Le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage me prendrait la tête, mais je parlerais arabe !

© Thibaut Baron

« Seuls »de Wajdi Mouawad © Thibaut Baron

          La troisième partie, quant à elle, met en scène toute la profondeur du silence. Tombé dans le tragique, le personnage perd l’usage de la parole, et trouve dans la peinture un moyen d’expression idéal. Un langage de couleurs projetées sur des panneaux transparents. Sous les yeux du spectateur, le comédien se fait peintre.

Tu te souviens de tous les tableaux que j’ai peints papa ? Où sont-ils tous ces tableaux ? Pourquoi on ne les a pas emmenés avec nous quand on a fuit le pays ? Puis tous mes pots de peinture, les tubes de couleur, les pinceaux, je veux dire ce n’était pas grand chose ! (…) Un jour, au professeur qui m’a demandé : « Alors Harwan, qu’est ce que tu voudras faire plus tard ? », j’avais répondu : »Etoile filante »

          Dans sa tétralogie des origines, Le sang des promesses, ou encore dans son nouveau cycle créatif, Domestique, la thématique du double semble se placer au cœur de son esthétique. Alors que le comédien est seul en scène, le pluriel du titre surprend, pourtant, il est significatif. Seuls, et pourtant entouré lors de la création. Seuls, par cette multiplicité de solitudes spectatrices.

          Le dramaturge questionne cette identité hybride douloureuse, parfois incompréhensible. Pourtant, il ne s’agit plus seulement d’une confrontation intime, mais plutôt d’une mise à nu d’un sentiment introspectif. Le théâtre de Wajdi Mouawad va ainsi à la rencontre de l’Autre. L’autre spectateur, et, inévitablement, l’autre rapport au monde. L’autre perdition. Par l’échange et le partage, qui sont le propre du genre théâtral, cet entre-deux-mondes est questionné, puis repensé. Puisque l’espace géographique s’offre comme un piètre refuge, puisqu’il se disperse et se fragmente, un espace autre devait être trouvé. Pour l’auteur libano-québécois, l’espace refuge devient la matérialité du livre et de la scène. Un espace qui s’apparente à un continent littéraire nouveau, celui du moi, un lieu empli de vie et d’espoirs.

Seuls de Wajdi Mouawad – Teaser