Street Art au pied de l’Atlas : le Jardin Rouge de Marrakech

11196437_10153146924207368_1004137657_o

© Patricia Huczek

 

          Si le Street Art n’est pas le premier courant artistique qui nous vient à l’esprit lorsque l’on évoque Marrakech, il faut savoir que la ville occupe la place de carrefour de l’art à l’échelle internationale. Depuis 2007, un homme discret et passionné d’art, s’est investi dans la création d’un village d’artistes à 20 kilomètres de la ville, au pied de l’Atlas. Vous n’en saurez pas plus sur cet homme qui reste volontairement en retrait, préférant mettre au premier plan les « résidents » de cette étonnante fondation.

          Bien située, accessible, profitant d’une belle visibilité touristique et d’une douceur de vivre que l’on ne peut nier, Marrakech est le lieu choisi pour la naissance de la Fondation montresso¹. Là, pour ainsi dire au milieu de nulle part, a poussé cette « pépinière » dans ce qui est devenu un bel écrin de verdure. De loin, en arrivant sur les lieux, on ne devine pas vraiment ce qui nous attend. Aux abords des 13 hectares délimités par les traditionnels murs en terre rouge, ornés de(moins traditionnels) graffitis, je tombe nez à nez sur une tour qui penche de façon très… contemporaine, dans le vide. « C’est ici! », c’est désormais certain.

 Jardin Rouge Marrakech (c)Patricia Huczek 2015

© Patricia Huczek

          En pénétrant dans l’enceinte de la Fondation, entre le vert éclatant d’un gazon quasi psychédélique et les fresques que l’on commence à percevoir, on a le sentiment de franchir la ligne invisible entre le monde réel et l’univers fantasque d’esprits très très créatifs. J’ai rendez-vous avec Estelle, la Directrice Artistique, mais c’est un gentleman à l’accent familier qui me reçoit gentiment et me dirige à l’intérieur.J’apprendrai plus tard que c’est notamment en compagnie du fondateur du Jardin Rouge que se déroulera une bonne partie de ma visite. Je découvrirai également que la tour penchée dans le vide n’était pas initialement une volonté artistique, mais le résultat d’un éboulement de terrain suite à de récentes pluies diluviennes : « Mais nous allons en faire une installation ! », me confie Estelle, complice. Elle me guide ensuite à travers les petites cours intérieures et les couloirs. On y croise une œuvre de C215, qui va revenir prochainement en résidence. Estelle me montre les différents ateliers de travail où de si nombreux artistes à la renommée internationale sont passés et où de jeunes artistes trouvent l’espace et les moyens de créer. Innover sans cesse dans la création à travers la collaboration, voici l’une des forces de montresso*. Apprendre, toujours. Développer des techniques jusqu’alors inconnues, passer du mur à la toile, du feutre au spray, du béton au bois. Sous-tendre au perfectionnement dans ce laboratoire de rêve est une véritable opportunité pour des artistes sélectionnés à partir de leur projet artistique, sur candidature.

 kouka

© Patricia Huczek

          Venant de tous les pays, le prérequis est de rester dans leur style et de respecter leurs cultures et l’histoire de leur pays d’origine. La recherche artistique et la qualité sont pour la fondation des éléments indissociables de tout projet artistique. Ce qui émane  de cette initiative (entièrement privée, financée par son fondateur et par les dons des différents partenaires), c’est la profonde admiration pour ceux qui y font un ou plusieurs passages créatifs. Les yeux d’Estelle brillent lorsqu’elle évoque, entre autres, Kouka et l’histoire commune de cet artiste puissant avec le Jardin Rouge.

        Métis Congolo-Français, acteur du mouvement Hiphop, puis diplômé de l’école des Beaux Arts, la pensée racine de l’artiste est fidèle à une tradition nomade. Kouka est un artiste peintre né à Paris en 1981. Sur la grande fresque exposée dans l’un des salons (photo ci-dessus), un discours de René Char, de 1966 : « Que les perceurs de la noble écorce terrestre d’Albion mesurent bien ceci: nous nous battons pour un site où la neige n’est pas seulement la neige de l’hiver mais aussi l’aulne du printemps. Le soleil s’y lève sur notre sang exigeant et l’homme n’est jamais en prison chez son semblable. A nos yeux, ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé. » (Le Nu perdu) Kouka peint des guerriers Bantous sans chercher la perfection. Pour la matière, il choisit un bois neuf auquel il offre cette âme propre aux vieux matériaux. Je ne le rencontrerai pas cette fois, mais j’aurai la chance de découvrir trois artistes aux styles bien différents, aux horizons opposés.

Il y a Sy –prononcez [sa-ï]- de son vrai nom Vitaly Tsarenkov, que l’on interrompt en plein travail sur une toile éclatante. De sa ville natale de St Petersbourg, Sy retire un style artistique pop-soviétique. Perspectives, géométrie, jeux d’optique et de lumière, précision, répétition, couleurs lumineuses pour des sujets empreints d’une histoire militaire prépondérante. L’homme est concentré, on le laisse en paix continuer son œuvre ou transparaît clairement le message de l’endoctrinement social ou politique. Bluffant.

loko

© Patricia Huczek

          Puis c’est au tour de Benjamin Laading, dont le physique ne trompe pas : élancé, blond aux yeux bleus, il annonce dans un français parfait qu’il vient de Norvège. Mais lui aussi est métis, franco-norvégien donc. Il est debout à côté d’une chaise rouge, près d’une grande toile tout juste peinte en noir. Souriant, il propose de montrer son travail fini, histoire de se faire une idée. À partir de là, on regrette de ne pas être venu trois jours plus tard : « dans sa dernière série, l’artiste s’est efforcé à transcrire et fixer sur la toile l’instant où la peinture est projetée par la bombe. Son approche dimensionnelle porte l’infiniment petit sur d’immenses toiles et confronte le signifiant au signifié. ». En d’autres termes, ce que fait la bombe de spray, Benjamin Laading le recrée en soulignant le mouvement, le squelette de la projection… au feutre.

Jardin Rouge Marrakech - Benjamin Laading (c)Patricia Huczek 2015

© Patricia Huczek

IMG_640511128614_864807140222589_1177725036786958814_n

© Patricia Huczek  + ©Damien Mauro’z

Derrière lui, Damien Mauro se présente spontanément. Il est avignonnais. Nous sommes donc voisins, mais il est originaire d’Orgosolo en Sardaigne. La ville aux fresques murales si engagées. Son nom d’artiste : GoddoG. Son style se détache dans un univers graphique et géométrique reflétant une certaine douceur toute onirique, à travers des courbes et des couleurs à l’harmonie véritablement recherchées.

11067783_10153146932822368_1759817941_oJardin Rouge Marrakech - Damien Mauro alias GoddoG (c)Patricia Huczek 2015

           © Patricia Huczek

Véritable carrefour culturel, Jardin Rouge est un lieu d’échange et de partage. On s’y sent bien. Ouvert au public uniquement sur rendez-vous, les œuvres produites appartenant au Fond d’Art montresso* y sont exposées. Des événements sont régulièrement organisés pour offrir aux artistes la possibilité de se confronter aux jugements des publics Marocains et internationaux. Ces œuvres, résultat des résidences à Jardin Rouge sont régulièrement présentées au cours d’expositions nationales et internationales organisées en partenariat avec de prestigieuses galeries.

         Une journée au Jardin Rouge

Actuellement au Jardin rouge

Figure libre de la scène artistique urbaine, Kouka présente à Jardin Rouge la puissance rassurante et protectrice de ses « Guerriers Bantus », à partir du 4 Mai 2015. Diplômé des Beaux Arts d’Avignon, Kouka fuit pourtant tout académisme et se réclame comme « Un pur produit du Goudron ». L’artiste veut exprimer, et non représenter, une réalité essentielle, débarrassée des écrans trompeurs de l’apparence : la réalité que nous ressentons, qu’il ressent, en observant nos sociétés. Dans sa peinture, c’est vraiment le sentiment qui domine, il n’est pas question de spasmes, il y a bien une humanité ancrée, une conscience.

A découvrir du 4 Mai au 7 Juin 2015 à Jardin Rouge

 

 

Laisser un commentaire