Un café avec Lionel Cecilio, « citoyen du monde »

13730504_10208996268157752_1965079298_o

Lionel Cecilio © Flore Chapuis / Le Contemporain

          Lionel Cecilio joue tous les jours son «Voyage dans les mémoires d’un fou» au Pixel Avignon, à 17h. Reprise d’une pièce-réflexion qui fut écrite à l’occasion du Festival Off 2015. Véritable succès au Théâtre Les Déchargeurs la saison dernière, son seul en scène exhibe les pensées kaléidoscopiques d’un vagabond solitaire…

Pour commencer, est-ce que tu pourrais nous parler de ta rencontre avec le théâtre ? As-tu toujours été un passionné du spectacle vivant ? Quel a été ton parcours ?

Je n’ai pas toujours été attiré par le théâtre, en tout cas pas consciemment. J’ai toujours été le petit rigolo de la famille, le petit rigolo de la classe, celui qui se mettait en avant ou celui qui avait toujours quelque chose à dire. Je me souviens par exemple qu’à l’école, j’étais toujours celui qui était révolté contre l’injustice et qui avait toujours quelque chose à dire, même si cela ne me concernait pas. Beaucoup de gens me disaient : «Tu devrais faire du théâtre !»… Mais comme on dit à un milliard d’enfants ! Personnellement je n’ai jamais eu de velléité particulière, d’ailleurs, je crois qu’à ce stade, je n’avais jamais pris conscience que c’était un métier. Je me destinais au football, mais j’ai eu un problème de santé, pas grave dans la vie de tous les jours, mais qui fait que je partais avec un handicap pour être sportif de haut niveau. Les espoirs se sont arrêtés là.

Je me suis senti un peu désoeuvré. J’ai alors choisi de faire une fac de droit, par dépit. J’ai fini par réaliser que ce n’était pas pour moi. Il se trouve que l’un de mes profs de droit constitutionnel m’a dit que j’écrivais bien et que je devrais m’intéresser un peu plus à ce monde là. Par ailleurs, j’ai rencontré une fille qui faisait les cours Florent. Ils m’ont tous les deux poussé vers un cours d’impro. J’ai fait un stage de quinze jours. Le stage d’impro m’a poussé vers une école de théâtre qui s’appelle « Les enfants terribles ». Le déclic, ça a été ce moment où j’ai rencontré Rébecca Stella. Un jour, je lui ai parlé de l’idée que j’avais d’une pièce. Elle m’a dit : «écris la». Je l’ai écrite, et c’est devenu mon premier seul en scène : « Le monologue pour les vivants ». Il y en a eu un deuxième puis un troisième : « Voyage dans les mémoires d’un fou ».

Tu joues tous les jours ton seul en scène, « Voyage dans les mémoires d’un fou », qui a été un franc succès aux Déchargeurs la saison dernière. Vois-tu cette pièce comme une réécriture des Mémoires d’un fou de Flaubert ? Quel(s) lien(s) entretiens-tu avec ce texte de jeunesse de l’auteur ?

Il y a un lien très fort, mais ce n’est ni une réécriture, ni une adaptation du texte de Flaubert. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé, contre l’avis de tous les gens qui veulent faire des sous au théâtre, d’enlever le nom de Flaubert de l’affiche. Le québécois, les vacances au Portugal, la religion, tout ça : ce n’est pas chez Flaubert. La maladie, dans l’absolu, mais encore moins la maladie qui mobilise le corps, n’est pas non plus chez Flaubert. La seule chose qui m’ait impacté chez lui, c’est la capacité qu’il avait d’une part de prétexter de parler de lui pour parler du monde, et d’autre part, cette pirouette d’auteur qui consistait à écrire ses mémoires alors qu’il n’avait que dix-sept ans, et à charger chacun de ses souvenirs d’enfance d’universalité, pour, entre les lignes, nous parler non pas de lui, mais plus globalement de thèmes qui montraient que son monde marchait sur la tête. J’ai longtemps tourné autour du texte, j’ai trouvé le texte si beau que je voulais le monter, sauf qu’il ne me parlait pas… Les problématiques de Flaubert, même si elles sont écrites dans une poésie incroyable, ne sont pas les miennes et ne me touchent pas. Je ne me faisais pas secouer par Flaubert, et je voulais secouer le public

Ça manquait de toi.

Ça manquait de moi, et ça manquait de notre monde. Je me disais que ce n’était pas possible de vivre dans un monde qui va aussi mal et dont il y a tellement de choses à dire et d’aller parler d’un monde d’il y a deux siècles… trois siècles… quatre siècles ! Ce n’était pas possible ! J’ai voulu parler de quelque chose qui nous touche, parce qu’il y a des problématiques qui sont universelles, mais il y a des problématiques qui sont les nôtres. Quand dans mon spectacle je parle de terrorisme, d’attentats, de vivre ensemble, de religion… Voilà les problématiques qui sont les nôtres.

D’ailleurs, as-tu rajouté ces allusions au terrorisme suite à l’attentat de Nice ?

Non ! Cette partie là préexiste aux attentats de novembre, puisqu’elle existe depuis la première écriture du texte : avril 2015. Il y a toujours eu les mots « terrorisme » et « attentat ». Ce qui est drôle, c’est qu’il y a des personnes qui ont vu la pièce à des moments différents et qui m’ont dit : «tiens, il n’y avait pas ça avant !». Ils ne les avaient pas entendus. Comme quoi, le texte fait écho différemment en fonction de qui on est, et de ce qu’on a vécu. Je suis évidemment beaucoup plus touché quand les attentats se passent en France, proches de nous, parce que c’est humain ; mais ça fait longtemps que cette problématique me taraude. Être plus touché par un évènement proche, c’est une chose, oublier les choses plus lointaines, c’en est une autre, et ça me gêne.

Ton personnage est un vagabond solitaire, qui méprise les Hommes autant qu’il est fasciné par eux… N’y aurait-il pas non plus, dans ton processus de création, une influence de Baudelaire ?

Des influences directes, non. Je n’ai pas un passé de grand littéraire. Je me suis forgé une culture littéraire en faisant « Voyage au bout de la nuit », une émission sur D8 dans laquelle je lis des livres. Avant d’arriver dans cette émission, je n’avais jamais vraiment ouvert un bouquin.

Selon toi, la visée première du théâtre est-elle de divertir ou de faire réfléchir ?

Monter sur un plateau, c’est un acte qui est infiniment prétentieux. Penser qu’on a quelque chose à dire de suffisamment intéressant pour que les gens viennent te voir, paient pour te voir, fassent la queue pour te voir, s’assoient et t’écoutent pendant une heure et quart… il faut être sûr de son propos. Donc, oui, l’art a une portée qui doit être forcément chargée d’un message. En revanche, je n’ai rien contre le divertissement parce qu’il est de toute façon porteur et nécessaire. Ton art, ta pièce, ton tableau, est un véhicule, et ce véhicule, même si c’est la plus belle Ferrari du monde, n’a d’intérêt que s’il est chargé d’un message. Aujourd’hui, il y a trop de véhicules dont le coffre est vide.

Ta pièce est vraiment différente de toutes celles qu’on peut croiser… Et pour tout te dire, j’y ai vu plusieurs moments. Au début je me suis dit : « C’est magnifique mais si il n’y a que ça, ça va être un peu long ». Puis il y a un déclic. Tu fais de l’humour. On voit qu’il n’y a pas que les beaux mots. À partir de ce moment là, tu nous embarques. Et tu reviens au point de départ : le texte. Le beau texte. Mais là, on t’écoute et on veut t’écouter.

Alors ça… ça, ça m’amuse, parce que je le sens ! Les quatre premières minutes, j’entends les gens se dire : «Si c’est ça pendant une heure et demie je suis mort…». Ça je le sens, et c’est très jouissif ! Tu sens le public qui ne comprend pas pourquoi il est là. Qui se retient de respirer. Ça m’amuse, parce que je le sais. Je connais la seconde exacte du déclic. Je me retourne, et là, ils m’écoutent.

Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à la jeunesse qui rêve de travailler dans le monde du théâtre ?

Ce n’est pas un conseil, mais plutôt quelque chose que j’ai appris de la vie. Il n’y a pas de règle dans l’absolu, dans la vie, mais encore moins dans l’art. J’ai passé trop de temps à me dire que je n’étais pas fait pour ça. À partir du moment où tu es sincère, et que tu as quelque chose à dire au monde, que ce soit dans l’écriture, dans le jeu ou dans la mise en scène, il n’y a pas de règle. J’ai passé trop de temps à vouloir faire ce qui avait déjà été fait. Mais j’ai appris à être différent, à être moi, et là : tu ouvres une brèche. L’art est multiple, il est toi. A partir du moment où tu es toi même, tu es un artiste. Donc : lancez vous. Si vraiment il y a un conseil c’est : avec sincérité, tu ne peux pas te rater. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses. Il n’y a que des bonnes réponses, à partir du moment où il s’agit des tiennes.

Les questions indiscrètes du Contemporain

AFF_Voyage_Memoire_fou_Lionel_Cecilio_Avignon_@loeildoliv

Avec quel(s) dramaturge(s) / cinéaste(s) contemporain(s) rêverais-tu secrètement de travailler ?

Au cinéma, j’aimerais beaucoup travailler avec Jacques Audiard, André Téchiné… Et j’aimerais infiniment être dirigé par Maïwenn.… Si un jour elle tombe là-dessus et qu’elle l’entend… Au théâtre, c’est drôle, parce que je rêvais d’être dirigé par Jean-Philippe Daguerre… et ça fait cinq ans que j’ai son rôle d’Aladin ! Beaucoup de metteurs en scène me fascinent, mais je vais jouer le jeu : Slimane Kacioui et Kader Aoun.

As-tu des coups de cœur du Festival à nous faire partager ?

« Après une si longue nuit » au Théâtre des Corps Saints, tous les jours à 12h20. Il faut être prêt à l’encaisser… Mais c’est du beau théâtre. Dans un autre registre, j’ai beaucoup aimé « Poisson et petits pois ! » au Théâtre la Luna, tous les jours à 15h45. Une véritable leçon sur le rapport humain, et sur le rapport mère/fille. Enfin, « Cyrano », au Théâtre de l’Atelier 44, à 12h35 et « Adieu Monsieur Haffmann », de Jean-Philippe Daguerre, au Théâtre Actuel, à 17h20.

Ton livre de chevet ?

Lettre d’un fou, de Maupassant, une nouvelle qui traite du renversement de la folie. C’est un texte qui m’habite profondément. Autrement : Récit d’un joueur itinérant de Jonathan Salamon, un texte qui m’a énormément fait réfléchir sur moi-même. 

Quel est ton poète/fou maudit favori ?

Flaubert, parce qu’il est lié au spectacle… donc forcément, en ce moment, il n’est pas loin de moi !

Propos recueillis par Flore Chapuis

 

http://www.lionelcecilio.com

Laisser un commentaire