Un homme idéal, Yann Gozlan, 2015

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© Un homme idéal – Yann Gozlan (2015)

          Un jeune homme exténué et épuisé au volant d’une grosse berline lancée en pleine nuit à toute allure, frisant les rochers, se rapprochant du vide sur une route perdue et sinueuse, comme piégé et à bout de forces… Les premières images d’Un Homme idéal présagent le déroulement du film ; une histoire sombre et intensive, aux airs indéfectibles d’engrenages et de mensonges improbables.

            Après avoir débuté sa carrière avec des courts-métrages surfant avec le thriller psychologique pour lesquels il obtient des prix lors de festivals lui donnant accès à la réalisation de son premier long métrage Captifs,  Yann Gozlan continue de travailler le thriller et réalise son deuxième long métrage en 2015, Un Homme Idéal.

 

L’espoir d’être dans la lumière

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© Un homme idéal – Yann Gozlan (2015)

            L’Homme idéal c’est Mathieu Vasseur, interprété par le récemment césarisé Pierre Niney, jeune écrivain reclus dans son modeste appartement situé dans un quartier HLM. Ambitieux et travailleur, il passe des jours à peaufiner son roman L’Homme de dos, avec pour motivation, cette citation de Stephen King accrochée au-dessus de son bureau « Écris 2 500 signes par jours », avec pour but la publication, auxquelles les maisons d’éditions sollicitées répondent systématiquement négativement. Blessé dans ces refus, il commence à douter de son talent d’écrivain.

          Pour vivre, Mathieu est déménageur. Un matin, après avoir libéré la maison d’un vieil homme, il tombe sur un manuscrit  caché entre deux couvertures relatant sous forme de journal, avec croquis et anecdotes, la vie d’un combattant de la guerre d’Algérie. Voyant en ce carnet une opportunité, il s’approprie les mots du défunt soldat, se fait publier avec succès et obtient même le Prix Renaudot. Mais à quel prix ?

            S’en suit une spirale infernale entre mensonges et réalité. Le jeune imposteur se perd entre sa véritable identité et l’image d’écrivain à succès qui le qualifie dorénavant. Sa vie se transforme radicalement ; Mathieu Vasseur, le déménageur modeste, seul dans son studio HLM avec une vie sociale moindre, passionné d’écriture mais sans vraiment avoir de talent, se retrouve propulsé parmi les plus grands de ce monde, se déplace en décapotable avec sa charmante compagne, fille d’une famille bourgeoise du sud de la France, Alice Fursac – jouée par la talentueuse Ana Girardot, déjà vue dans La prochaine fois, je viserai le cœur de Cédric Anger. Gagnant la confiance du plus grand nombre, son beau-père lui lance même un jour : « J’ai beaucoup d’estime pour vous. Vous êtes un héritier, vous le méritez. »

 

Le prix de l’imposture

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 © Un homme idéal – Yann Gozlan (2015)

         Coincé dans ce tourbillon de mensonges dont il ne peut se défaire, nous assistons à une déferlante de situations périlleuses dans laquelle se met le jeune écrivain raté. La double identité, l’imposture, sans cesse remises en question par la symbolique du masque pour cacher son visage afin de se mettre dans la peau d’un voleur sans montrer son identité. Ce sujet psychologique intriguant n’est non sans rappeler l’affaire Jean-Claude Romand, cet homme à priori sans problèmes, qui, à cause d’un mensonge banal, s’est retrouvé dans un engrenage fou. Connu pour avoir menti à ses proches pendant dix-huit années, se prétendant médecin-chercheur à l’Organisation Mondiale de la Santé, il passait en réalité ses journées sur un parking à lire des livres sur la médecine afin de paraître crédible vis-à-vis de son cercle social (1). Mathieu Vasseur, lui, passe des heures sur son ordinateur en prétendant continuer et peaufiner son nouveau roman, mais finalement ses pages restent vides, comme atteint du syndrome de la page blanche. Comme Jean-Claude Romand, Mathieu Vasseur plonge dans une spirale criminelle afin que personne ne découvre son secret, et en vient même à utiliser le feu pour se détruire lui-même.

          Le film joue aussi sur les codes classiques mais efficaces du thriller une ambiance pesante et morbide, une sensation que la vie du personnage peut basculer à tout moment, la présence d’un corbeau qui agit à la fois par lettre et par téléphone, des plans inquiétants, tels une flaque sanguinaire passant sous la portes à la Shining de Stanley Kubrick (1980) ou encore les gouttes de sang tombant d’un corps rappellant Le Boucher de Claude Chabrol (1970).

          Un sentiment de menace s’accroit au fur et à mesure de l’histoire – une idée de thriller déjà vue dans le récent film Elle l’adore de Jeanne Herry (2013) –  le spectateur sait qu’une épée de Damoclès trône au-dessus de la tête de l’écrivain et qu’à chaque infime erreur de sa part, sa réputation admirable et sa vie de famille modèle sera complètement ruinée. Le réalisateur joue avec l’attente, l’angoisse et le palpitant du spectateur. Des zooms aggravant la situation ainsi que des plans de dos, qui permettent de se sentir à la place du personnage, participent à l’effet frissonnant et au cercle vicieux morbide dans lequel s’est engagé le jeune homme.

         Le rapport aux crimes et aux femmes rend le film très hitchcockien, mais ce n’est pas tout. Une grand place est accordée aux silences et à la musique, une musique inquiétante et tendue, teintée de panique et d’oppression. Cyrille Aufort, compositeur pour Un Homme idéal (2) parle d’« un langage » spécifique et d’un « dosage » particulier selon le message que l’on veut faire passer « (…) j’ai d’abord travaillé sur la relation amoureuse entre Mathieu et Alice, les deux personnages principaux. Seulement, ça dévoilait quelque chose que Yann (le réalisateur) ne voulait pas dire. Après plusieurs discussions, il a fini par lâcher : « je veux une musique désespérée pour un homme désespéré. ». A partir de ce moment-là, je savais où j’allais. ». Cyrille Aufort a gardé l’idée de créer une « ambiance pesante » pour garder un « discours uni » tout au long du film.

 

La mort plus forte que l’honneur

UN HOMME IDEAL, un film de Yann Gozlan avec Pierre Niney et Ana Girardot

© Un homme idéal – Yann Gozlan (2015)

        Exaspéré, transpirant, fuyant sa vie construite de toute part qui le prive d’être réellement lui-même, Mathieu Vasseur veut mettre fin à son mensonge. Et sans autre choix, il le fait de manière radicale, tuer son alter-égo démoniaque qui l’a rongé pour tout effacer, tout oublier et tout recommencer. La musique haletante reste omni présente, appuyant les faits et le choix inéluctable du jeune homme. Le sujet de sa mort dans un reportage télévisé annonce aussi sa mort médiatique – mort médiatique que l’on peut aussi comparer à la mort annoncée par les écrans de Guy Montag dans Farenheit 451 de François Truffaut (1966) – une mort de l’image, de l’imposture, du mensonge. Un personnage qui retourne à l’anonymat, observant de loin, son image morte, un peu moins image qu’avant, puisque cette fois-ci il ne viole pas la mémoire d’un mort inconnu, mais d’un mort connu – lui-même, mélangée avec son vrai lui, en plein succès. Une multitude de personnalités à la fois mortes et vivantes, méritantes et indignes, réelles et imaginaires.

L’être d’un existant, c’est précisément ce qu’il paraît.

Jean – Paul Sartre, L’Etre et le Néant (1943)

          Un Homme idéal est un film tout en troubles et en questionnements. Le scénario a des airs de déjà-vu, l’intrigue de l’imposture reste classique mais l’esthétique aux références diverses comme La Piscine de Jacques Deray (1969) ou Plein Soleil de René Clément (1960) avec le charme d’un Delon au visage indéniablement charmeur, mêlant décors luxueux et histoire lugubre, restent de bonne augure. Certains plans peuvent faire penser à Swimming Pool de François Ozon (2003) et l’histoire d’engrenage mensongère à base de séduction rappelle Match Point de Woody Allen (2005). Malgré quelques légères imperfections scénaristiques, le film vaut le coup d’être vu, d’abord pour la jeunesse insolente de Pierre Niney qui transperce l’écran, ainsi que pour le suspens affolant ménagé jusqu’au bout.

 

(1) Un film inspiré de l’affaire Jean-Claude Romand est sorti en 2002. Réalisé par Emmanuel Carrère, il se nomme L’adversaire.

(2) Cyrille Aufort interview pour La Grande Evasion, radio spécialisée dans la musique de film

http://www.lagrandeevasion.fr/actualites/cyrille-aufort-un-homme-ideal/

 La revue cinématographique par Félicie 

Un homme idéal – Bande annonce 

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