Un pur concentré de Polnareff en tournée

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© Michel Polnareff


Crinière ondulée peroxydée, lunettes blanches emblématiques, veste noire découpée en lambeaux, chemise blanche en queue de pie, pantalon noir serré orné d’une boucle de ceinturon flanqué d’étoiles… Il ne s’agit pas du sosie de Michel Polnareff mais bien de Michel Polnareff lui-même ! Lui seul peut porter cette tenue sans se couvrir de ridicule et sans avoir l’air d’un ménestrel sorti tout droit d’une cour seigneuriale. Tout à la fois baroque et classique, avant-gardiste et futuriste à moins qu’il ne soit déjà dans la vogue du vintage, son costume de scène excentrique imaginé par sa femme Danyellah donne le ton du spectacle et promet un concert aux arrangements pop-rock modernes couplés à des envolées virtuoses au piano. Michel Polnareff aurait pu devenir l’ombre de lui-même, sa propre caricature, une pâle copie de ce qu’il a été. Il n’en est rien. Son charisme est tel qu’il traverse les époques. Au Palais Nikaia, le public a assisté au retour du souverain en sa demeure. Nice marquait le coup d’envoi de la deuxième partie de sa tournée initiée en mai, et qui s’achèvera en décembre après une quinzaine de dates. Dans une salle à la configuration réduite, un peu plus de 3 000 spectateurs ont eu la chance de l’applaudir mardi 8 novembre. Car l’Amiral se fait rare sur scène. À part la tournée française de 1973, la tournée de 1975 au Japon, le concert donné au Forest National la même année et la parenthèse du Live at the Roxy (Los Angeles, 1996), Polnareff n’était revenu sur scène en France qu’en 2007.

          Malgré cette tournée évènement, Polnareff n’a toutefois pas encore sorti l’album que tout le monde attend. Coup de bluff magistral ! Coup de maître. À part L’homme en rouge sorti en décembre 2015, aucun nouveau titre n’est venu promouvoir cette tournée comme c’est le cas habituellement. La sortie d’un nouveau disque était pourtant annoncée pour fin 2014, mais rien n’a émergé comme c’est le cas depuis plusieurs décennies. Il s’est justifié à plusieurs reprises en confiant qu’il désirait un album parfait de bout en bout et qu’il n’était pour le moment pas satisfait des enregistrements réalisés en studio ! Reconnaissons que Polnareff a l’honnêteté de penser davantage à la trace qu’il laissera et à ce qu’il apporte à la musique, plutôt qu’à satisfaire des besoins financiers. Pour autant, le métier et le grand public se demandent s’il est encore capable de créer. Seules quatre chansons sont sorties depuis 1990 dont certaines non commercialisées mais seulement chantées sur scène, en plus d’instrumentaux. Son retour sur scène 2016 sera néanmoins accompagné d’un live de son concert à l’Olympia, attendu dans les bacs pour Noël. Qu’importe l’absence de nouveautés musicales, le public qui lui pardonne tout et qui a compris toute la complexité de l’artiste, est comblé de retrouver un chanteur aussi éblouissant sur scène.

          Entre Polnareff et le temps qui passe, il s’agit véritablement d’une longue histoire. Chez lui, la question de la temporalité est viscérale. Lorsque les lumières s’éteignent et que la salle est plongée dans le noir, un compte à rebours surmonté du portrait stylisé du chanteur apparaît en gros plan sur les écrans géants. 3, le public à l’unisson. 2, la clameur monte. 1. la foule scande son nom. À 0, nous retenons notre souffle… Pour une entrée en scène quelque peu décevante où le chanteur commence par s’adresser aux spectateurs… Pas de frisson donc pas de standing ovation en réaction à son arrivée. Puis arrive enfin la première chanson : Je suis un homme, et la seconde La Poupée qui fait non. Dès le départ, le public se fait gentiment chambrer par l’artiste qui multipliera les bons mots durant les deux heures de spectacle afin de pousser les spectateurs à réagir : « Ils m’avaient prévenu à Lille ! », lance-t-il aux niçois. Mais l’Amiral répète ce processus pour qu’à chaque concert ses moussaillons soient poussés à applaudir avec plus d’enthousiasme. Après L’amour avec toi, l’ambiance monte d’un cran.

Le 30 juillet 2016 © Commons Wikimedia

Le 30 juillet 2016 © Commons Wikimedia

          Le piano glisse jusqu’au centre de la scène. Un voile transparent descend et sépare l’interprète de L’homme qui pleurait des larmes de verre, des musiciens entourés d’un halo de lumière aux tons chauds, pour laisser apparaître des effets visuels assez remarquables pour certains. Bientôt, retentissent les premières notes vibrantes, saisissantes, déchirantes, de Lettre à France. Inspirées du menuet en sol mineur de Georg Friedrich Haendel, jouées avec virtuosité, elles caressent nos sens et accompagnent le texte bouleversant de Jean-Loup Dabadie. Le temps semble suspendu au Palais Nikaia… Bien que Polnareff ne se risque pas ‒ ce soir-là en tout cas ‒ à pousser sa voix dans les aigus au moment du refrain, il livre d’intenses moments d’émotions, notamment avec Love Me, Please Love Me, Le bal des Laze, Je t’aime et Goodbye Marylou. Composé de cubes animés et d’un grand écran central, le fond de la scène change d’ambiance au fil des chansons, ce qui contraste avec l’attitude d’un Polnareff trop statique derrière son micro.

          Alternant moments au piano et morceaux plus rock et électriques, le spectacle est bien dosé. Accompagné de quatre choristes qui donnent du relief et de l’ampleur à sa voix, ainsi que de sept excellents musiciens, le chanteur assure le show. Deux de ses guitaristes ont offert au public du Nikaia quelques riffs savoureux au milieu du spectacle pour finir sur un Smoke on the Water, complètement hors sujet, mais le maître de cérémonie avait décidé de laisser une totale liberté à ses deux guitar heroes : Tony Mc Alpine, apparenté au Hard rock, au rock instrumental et progressif, et Peter Thorn. À la batterie, Curt Bisquera, qui a collaboré avec Mick Jagger, Johnny Cash, Elton John ou encore Johnny Hallyday. À la basse, Reggie McBride, qui a également travaillé avec Elton John, BB King et Rod Stewart. Le jeu est carré, le spectacle rodé, le public conquis. Dans un excès de confiance, l’artiste enchaîne sur Y’a qu’un Ch’veu, morceau qu’il avait dit exécrer et qu’il a pourtant interprété pendant plusieurs longues, très longues, trop longues minutes, suivi de Goodbye Marylou, Kâma-Sûtra, Je rêve d’un monde – interprétée spécialement pour le concert niçois, en hommage au 14 juillet dernier -, Viens te faire chahuter ‒ où le Polnareff exubérant et sexuel s’en donne à cœur joie ‒, suivi de Tout pour ma chérie, pour finir par le standard imparable et fédérateur On ira tous au paradis, accompagné d’une pluie de confettis dorés et d’une descente de l’artiste de scène pour aller saluer les premiers rangs de la salle.

          Bien que la jeune génération soit plus hermétique à ses chansons (peu de moins de trente ans dans la salle), il n’en reste pas moins que l’éclectisme de ses mélodies, sa voix puissante et sa tessiture hors-norme font de lui, encore aujourd’hui, l’un des artistes français les plus brillants. À la sortie de ce spectacle, on ne peut que mesurer l’étendue et le génie de son répertoire intemporel.