Valérie Belin – Images intranquilles au Centre Pompidou

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© Valérie Belin – Mannequin (Sans titre), 2003, Epreuve gélatino – argentique

          Mannequins au regard mélancolique et songeur, les personnages photographiés par l’artiste contemporaine Valérie Belin interpellent, surprennent et fascinent. Les poupées de cire dont elle fige l’expression par le biais de son objectif nous donnent à voir une beauté singulière et étrange. Mais qui sont ces mannequins, ces poupées de cire, ces humains déshumanisés ? Nul ne le sait, leur identité nous est inconnue, leur existence incertaine. Exposée au Centre Pompidou jusqu’au 14 Septembre 2015, l’oeuvre de Valérie Belin, la série « Super Models » présente à travers une quinzaine de clichés des portraits de mannequins à la beauté troublante. Tantôt féminine, tantôt masculine, celle – ci interroge notre réflexion et notre questionnement.

          L’oeuvre d’art devient ici femme et interagit avec les humains qui la contemplent. A la manière du mythe de Pygmalion, l’artiste a façonné selon son désir des créatures tout droit sorties de son imaginaire. En découlent ces personnages stéréotypés reprenant de manière évidente les canons de beauté et l’esthétique normée de notre début de siècle.

Dans mes photographies, les mannequins de cire sont aussi vivants que les modèles ; c’est ce paradoxe de la représentation que j’ai cherché à atteindre. Le mannequin est un être parfait, ambigu ; il provoque un trouble de la représentation. *

Valérie Belin

          Cette série de mannequins, cet alignement de femmes au visage parfait, à l’expression songeuse et au regard vide créent un curieux effet sur le visiteur. Celui – ci ne sait que faire. Faut – il regarder les mannequins un par un ou au contraire essayer une tactique d’approche toute autre ? Le regard de ces femmes, le positionnement de leur visage semblent en dire long sur leur caractère, leur personnalité comme si finalement, l’artiste avait su insuffler à ces mannequins une énergie, une âme. Les larmes sont à peine perceptibles, à peine décelables. Elles sont comme l’indice, le témoignage des violences subies par les femmes condamnées au silence. Tous ces portraits sont tout autant de témoignages d’une même et unique époque, celle dans laquelle nous évoluons, celle – là même que nous avons tant de peine à observer et à analyser. Mais qui sont ces femmes meurtries à qui l’on tente de taire la violence trop longtemps subie ? Par le biais des mannequins c’est donc un pan de la société que souhaite souligner l’artiste, la condition des femmes à une époque où la pression sociale reste forte.

Ces mannequins vivants, que je mets en scène dans mon atelier, deviennent des images rêvées d’une beauté idéale. 

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© Valérie Belin – Mannequin (sans titre), 2003

          Les mannequins permettent à l’artiste d’aborder sous différents angles la beauté sensuelle du corps féminin. Par le dédoublement et la multiplication des poses, la photographe tente et teste plusieurs coiffures, plusieurs costumes comme si le corps de ces femmes lui était entièrement dévoué. Les poupées de cire arborent la même position, le même regard créant ainsi une impression de malaise chez le spectateur qui tente par tous les moyens de fuir l’oppression créée par ces photographies.

Ce sentiment irrationnel peut survenir, par exemple, par le doute suscité « soit par un objet apparemment animé dont on se demande s’il s’agit réellement d’un être vivant, soit par un objet sans vie dont on se demande s’il ne pourrait pas s’animer ». C’est ce paradoxe que je mets à l’œuvre.

 Valérie Belin

        La force de Valérie Belin est de nous faire perdre tout repère, tout élément visuel familier qui aurait pu nous rassurer par sa présence. Au contraire, tout est ici mis à contribution pour créer chez le spectateur cette impression d’ « inquiétante étrangeté », cette sensation que souhaitait produire l’artiste. A force de contempler ces individus de cire, nous ne savons plus si les personnages portraiturés sont réels ou fictifs, vivants ou inanimés. C’en est troublant. Ainsi, le triptyque nommé « Michael Jakson » nous donne à voir trois portraits de la star américaine déformés par le biais de trois visages – sosies ou mannequins de cire selon notre interprétation.

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© Valérie Belin – Michael Jackson, 2003

Parmi toutes les incertitudes psychiques qui peuvent déclencher l’inquiétante étrangeté, il faut en particulier en isoler une […]. Il s’agit de l’impression qu’un être vivant pourrait être un objet, et inversement qu’un objet inanimé pourrait avoir une âme.

Ernst Jentsch, « A propos de la psychologie de l’inquiétante étrangeté », 1906

          Mise au jour par le psychiatre Ernst Jentsch, la notion d’ « inquiétante étrangeté » est développée en 1906 puis popularisée en 1919 à travers l’ouvrage de Sigmund Freud « Das Unheimliche ». L’expression allemande désigne l’impression ressentie face à un objet animé ou inanimé présentant un caractère familier tout en illustrant une certaine distance vis à vis de l’être ou de la chose auquel il renvoie. Une notion qu’a reprise l’artiste pour la réalisation de ses séries de mannequins.

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© Valérie Belin – Black Eyed Susan, 2010

          Troublante et fascinante, l’oeuvre de Valérie Belin nous interpelle et nous interroge à travers le médium photographique, celui qu’elle emploie pour mettre en scène ses mannequins, ces individus déshumanisés. Exposée au sein du Centre Pompidou, sa série « Super Models » est à découvrir jusqu’au 14 Septembre prochain.

* Propos recueillis par Clément Chéroux, conservateur au Musée national d’art moderne

24 juin 2015 – 14 septembre 2015
Musée – Niveau 4 – Galerie d’art graphique
Centre Pompidou, Paris
Valérie Belin by LA Reviews of Books

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