Les visages d’exils de Josef Koudelka exposés au Centre Pompidou

Josef Koudelka, « Invasion, Prague », 1968, épreuve gélatino-argentique, Collection Centre Pompidou, Paris © Josef Koudelka / Magnum Photos © Centre Pompidou / Dist. RMN-GP

Jusqu’au 22 mai, le Centre Pompidou présente au sein de sa galerie de photographies l’œuvre du photographe franco-tchèque Josef Koudelka. Nomade et épris de liberté, l’artiste est connu pour la beauté et la mélancolie de ses photographies prises sur le vif au cours de ses nombreux voyages menés en solitaire. Apparentés à tort au genre de la photographie documentaire, les clichés de Josef Koudelka constituent un témoignage précieux d’une époque, celle de la deuxième moitié du XXe siècle, entre exil et répression socio-politique. Pour la première fois depuis trente ans, une exposition parisienne réunit une trentaine d’œuvres de Josef Koudelka, dévoilant au grand public les genèses de sa production.

          Né en 1938, Josef Koudelka débute la pratique photographique dès l’âge de 14 ans. Il devient après des études menées à l’université technique de Prague, ingénieur aéronautique avant de se consacrer entièrement à son art. C’est en 1968 que l’artiste se fait remarquer par sa photographie intitulée « Invasion, Prague » réalisée au lendemain de l’invasion russe. Au moment de l’arrivée de l’Armée rouge, une rumeur de manifestation de protestation s’était déployée dans toute la ville. Un rendez-vous avait été établi en fin de journée place Venceslas. Il s’agissait en réalité d’une manigance de Moscou qui souhaitait inciter une émeute afin de justifier l’invasion de la ville. Mais le peuple tchèque avait été prévenu à temps. C’est ce dont témoigne la photographie de Josef Koudelka. Un avant-bras muni d’une montre illustre qu’à l’heure dite, la place était vidée de ses habitants. Le cliché se veut être un témoin de la résistance du peuple tchèque face à l’oppression russe. Plus qu’une photographie, elle est devenue un véritable symbole, le symbole d’un peuple insoumis. L’œuvre est issue de la série « Invasion 68 » qui immortalise clandestinement l’arrivée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. L’année 1968 sera un élément marqueur pour l’artiste qui signifiera pour lui le début de son exil.

Loin de la photographie ethnographique, Koudelka immortalise plutôt des non-lieux souvent capturés en marge des évènements auxquels il assiste.
Clément Chéroux, commissaire de l’exposition « Josef Koudelka. La fabrique d’exils »

          En 1970, le photographe décide de quitter sa terre natale, la Tchécoslovaquie, pour entamer un périple européen qu’il finance grâce à une bourse allouée par l’agence Magnum. Il souhaite parcourir l’ouest européen en quête de liberté et avide de rencontres fortuites. Durant les années 1970-1980, il réalise sa série devenue célèbre « Exils », fruit d’un long voyage mené en solitaire. « Je savais que je n’avais pas besoin de grand-chose pour vivre et photographier », écrit-il en 1986. L’artiste parcourt à pied l’Europe, simplement muni d’un sac de couchage. Il visite des foires, des lieux de pèlerinage et des fêtes religieuses où la foule abonde. L’artiste programme en amont ses « campagnes photographiques » et répertorie les lieux de rassemblement de la population gitane qui le fascine. Les clichés qu’il réalise donnent lieu en 1988 à un ouvrage nommé « Exils » et à une exposition organisée au Palais de Tokyo par le Centre national de la photographie. Progressivement, l’artiste se fait une place dans le milieu de l’art et ses réalisations sont exposées dans le monde entier. Il publie plusieurs recueils de photographies et se voit récompensé de nombreux prix dont le prix Robert Capa.

Être un exilé oblige de repartir de zéro. C’est une chance qui m’était donnée.
Josef Koudelka

Josef Koudelka, Tirage de travail 13×18 cm, 1972, épreuve gélatino-argentique, Archives Koudelka, Ivry-sur-Seine

          Monté sur une bicyclette, un jeune garçon déguisé en ange descend une ruelle sous le regard d’une habitante à peine surprise. L’image est à la fois poétique et amusante. Elle saisit sur le vif une scène qui a attiré l’attention de Josef Koudelka en Italie. L’enfant photographié semble issu d’une procession de fête religieuse. Tout au long des voyages qu’il réalise, l’artiste capture des visages, des paysages et des vues citadines. Ses clichés sont marqués par l’esthétique noir et blanc qui participe à la dramatisation des sujets représentés. Au sein d’un cadrage restreint, Josef Koudelka fait cohabiter l’homme et la nature en un dialogue muet. Les clichés de l’artiste figent pour l’éternité des visages dont le regard hagard illustre une certaine inquiétante étrangeté. Énigmatiques, les photographies témoignent par ailleurs d’une maîtrise hors pair du cadrage et de la composition.

          En regard des clichés exposés, l’exposition du Centre Pompidou présente les « katalog » de Josef Koudelka, des planches cartonnées sur lesquelles figurent plusieurs compositions photographiques sélectionnées par l’artiste pour leur sujet (enfants, vieillards, animaux). Ces planches dévoilent aux visiteurs le monde intérieur et la mémoire visuelle du photographe, et rend compte des thématiques qui l’ont fasciné durant ces trente dernières années. Membre de l’agence Magnum depuis 1971, Josef Koudelka a œuvré tout au long de sa carrière à s’émanciper de ce qui était communément nommé les « Picture Story », ces images documentaires qui relatent une histoire. L’artiste souhaite à l’inverse livrer des photographies à la signification abstraite et à la légende absente.

           « L’exposition du Centre Pompidou a été faite en étroite collaboration avec Josef Koudelka. Il a œuvré dès les débuts du projet à cette exposition et au livre qui l’accompagne », explique le commissaire de l’exposition Clément Chéroux. Pour la première fois depuis une trentaine d’années, Paris présente une exposition retraçant les genèses de la production de Josef Koudelka. Réunissant pas moins de 80 photographies, l’exposition présente 75 clichés donnés par l’artiste au Centre Pompidou en 2016. Avec « Josef Koudelka. La fabrique d’exils », le Centre Pompidou affirme la place de l’œuvre du photographe dans le milieu de l’art et assoit sa légitimité aux côtés des artistes Louis Stettner ou encore Brassaï qu’il a récemment exposés au sein de sa galerie de photographies.

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